Puis, qui ne se rappellerait malgré soi ces chromos charmants, où l'on voit des fillettes de Hollande faire la chaîne au pied d'un moulin? Il y eut peut-être aussi la complicité d'un imagier plein de grâce, Maurice Boutet de Monvel, qui avait charmé ma prime jeunesse avec ses petites personnes rangées en flûte de Pan sur les pages d'album... Et qui sait, si ce ne fut même à cause des girls, mais oui, des simples girls de music-hall? Je me trouvais au collège quand j'aperçus les premières: c'était alors une grande nouveauté. Il me sembla que les Grâces elles-mêmes m'apparaissaient, les Six Grâces, les Douze Grâces, les Grâces sans nombre!... Il n'est encore qu'un souvenir d'enfance, si modeste qu'il semble, pour parfumer vraiment toute la vie. Je ne pouvais presque jamais parler à Yvonne: mais je la voyais en rêve tourbillonner dans une ronde sans fin, exquise qu'elle était parmi ses compagnes inévitables, et la ronde finie, j'éprouvais le désir d'embrasser la plus belle, comme dans la chanson. Je me résolus à demander sa main.

—«J'ai horreur, lui dis-je un beau soir, bien sincèrement horreur de l'Opéra-Comique, et plus encore de l'Opéra. Je n'aime pas davantage les concerts, où l'on entend une musique très difficile à écouter pour un simple forestier comme moi. Le Théâtre-Français m'ennuie tout autant, avec ses comédiens considérables.

—Mais, monsieur Simonin, vous ne quittez pas ces concerts, cet Opéra-Comique, et ce Théâtre-Français.

—Dites que vous m'y rencontrez toujours, mademoiselle.

—En effet.

—Si vous m'y rencontrez, c'est que j'ai soin de vous demander chaque dimanche où vous comptez aller, avec vos tantes ou vos cousines, au cours de la semaine. Et ces jours-là, je roule sur la ligne de l'Ouest, dans le train qui mène de Lyons à Paris, puis y ramène, hélas!... Oui, hélas! parce que je suis très malheureux, quand je quitte le lieu où vous êtes, parce que je vous aime, et parce que... si vous voulez...»

Elle voulut bien, et je priai mon parrain, Auguste Simonin, de venir à Paris afin de voir M. Leguel, entre deux trains, puisque cet homme affairé se trouvait toujours en route. Ma seule surprise fut que le soir où j'appris à Yvonne que je l'aimais, ainsi que cet autre soir où, nous trouvant seuls par hasard, je lui donnai le premier baiser, elle détourna les yeux.

—«Vous ne m'aimerez jamais, Yvonne?»

Elle se tut un instant, puis me répondit en souriant:

—«Mais depuis le jour du thé, en forêt de Lyons, je pense à vous. Je vous attendais.»