La bonne Thérèse Gervonier se réinstalla donc parmi nous, et y demeura pour des appointements minimes... Et puis la vie coula, coula, comme un fleuve pâle entre des rives unies. L'hiver s'est avancé tristement.
Peu à peu, Yvonne reprit l'habitude d'aller presque chaque jour à Paris visiter l'une ou l'autre de ses cousines innombrables: elle jouait au bridge inlassablement, soit ici, soit là. De retour au logis, elle trouvait Thérèse et ses propos tranquilles. Ces dames disaient le Benedicite, l'on se mettait à table, et il arrivait parfois qu'Yvonne sourît devant son assiette fumante, le dos au feu. J'attendais ces minces sourires, ainsi qu'on guette en février les perce-neige.
Nous faisions scrupuleusement maigre le vendredi, et l'observâmes aussi la veille de Noël. Toute la vie, chez nous, devint réglée, et comme liturgique. Cependant que les mauvaises pluies, la neige et les gelées consternaient la terre, je sentais passer le temps d'après le calendrier: ainsi ai-je su que l'Avent s'achevait, que l'Épiphanie était proche, et bientôt la Chandeleur. J'apprenais du même coup qu'Yvonne avait gagné quelque morne tournoi de bridge chez les Quériou d'Auteuil, ou réussi chez la marraine Stéphanie l'un de ces «sans-atout» dont on parle longtemps... Ah! bienheureux ces jeux de cartes, et bénis, doublement bénis soient ces offices et ces pieuses pratiques, qui ont distrait Yvonne! La Noël, le jour de l'An, ce sont pour chacun des fêtes; pour ma femme et pour moi, qu'évoquaient donc ces tristes dates, sinon le souvenir atroce de quelques jouets que nous n'avions pas achetés, et d'un rire adorablement frais que nous n'avions pas entendu, que nous n'entendrions plus jamais!
Grâce au murmure monotone et si doux de la dévotion, grâce à l'indulgence inaltérable d'Yvonne envers ce Dieu qui pourtant l'avait si affreusement châtiée, et grâce au train-train des jours enfin, elle parlait, elle répondait à ce qu'on lui disait: elle vivait un peu, au moins. Il me parut que ce fût un miracle. Je fis présent à ma femme d'un très beau chapelet, et j'eus plaisir à dîner une fois la semaine avec M. l'abbé Duregard. C'était un homme intelligent et adroit: il discutait de politique extérieure avec une invincible logique, et de politique intérieure sans obstination, bien qu'il fût officiellement réactionnaire. Puis il aimait les jardins, et m'en eût remontré touchant la faune des parcs.
Qu'écrirais-je à mon sujet, durant tout ce temps? Rien, sinon que ce fut bien l'un des plus interminables hivers de ma vie. Yvonne était peut-être un peu moins malheureuse, et certes nul ne s'en est plus profondément réjoui que moi, on n'en doutera pas. Cependant, nous sommes doubles ou triples, probablement: il y a toujours on ne sait quel monstre qui fait en nous des gestes étranges. Ce monstre indomptable et sournois, une vraie bête, et dangereuse, m'a plus d'une fois chuchoté tout bas: «Il n'y a pas à dire que tu sois pour quelque chose dans cette détente de ta femme... La religion, oui, la religion que tu ne partages pas; les prières, en dehors desquelles tu te trouves; les cousines, les perpétuelles tantes, marraines, amies vénérables qui, par contre, t'ennuient jusqu'à la torture, et que tu ne vois guère; le bridge au besoin, que tu ignores... Quant à toi-même, quant à ta présence, ton action, ton bon vouloir—néant, mon ami, néant! Ta femme t'aime bien, cela va de soi, et, j'y consens, elle t'aime encore davantage. Mais tout ce qu'il y a de vraiment tendre en son cœur est réservé pour Dieu, et ne se dévoile qu'à l'église...»
Bah! je haussais l'épaule, et eusse voulu chasser hors de moi, à coups de fouet, l'obscur démon qui pensait ainsi.
Cependant je fuyais autant que possible mon logis et mon propre deuil: ma petite enfant perdue, Hélène, ma fille... Je courus les routes comme un chemineau lamentable: gardes, cantonniers et bûcherons me voyaient surgir de tous côtés, à l'improviste. Jamais forêt ne fut mieux surveillée.
Puis je gagnais Paris sous le moindre prétexte. Je retrouvais d'anciens amis. On me revit à la salle d'armes: je me brisais de fatigue, mes nerfs s'en trouvaient bien.
Février vint enfin, presque tiède... Et puis, je crois que La Fontaine me débaucha. Je m'étais repris à lire avec passion, et j'adorais le dix-septième siècle: Chantilly m'y ramenait sans cesse. Or La Fontaine avait été jadis maître des eaux, et même capitaine des chasses: autant dire que le «bonhomme» exerçait à Château-Thierry ce même métier que je faisais à Chantilly. Il siégeait à l'audience une fois la semaine, l'épée au côté—n'avons-nous pas aussi le sabre et l'uniforme?—il expédiait des rapports, surveillait les sergents des forêts, avait soin des coupes, visitait les rivières et les étangs, faisait appliquer les règles de chasse et de pêche. Travail énorme, et perpétuelles randonnées: et pourtant, n'a-t-il pas bien flâné, notre poète exquis, occupé à tourner des contes ou à polir des fables tout en présidant à des ventes de glandée, et rêvant de Psyché dans le temps qu'il gourmandait les manants pris en maraude sous futaie?