Je fus toujours, en ce qui me concerne, fort scrupuleux touchant les devoirs de ma charge. Néanmoins, comment ne me fussé-je pas dit qu'il y eût bonne grâce à flâner, de même qu'avait fait M. de La Fontaine en ses garderies de Champagne? Me suis-je proposé d'imiter celui-ci, révérence parler? Un tel rapprochement serait encore plus sot qu'impertinent... Pourtant, d'avoir songé seulement à la vie si molle de Jean de La Fontaine, maître des Eaux et «courtisan des Muses» à travers bois, c'était déjà une tentation, ou quelque piège du renouveau en ce mois de mars traître et fiévreux, tour à tour glacial et plein de douceurs bizarres.

A la fin de ces jours plus longs, je rentrais sans me presser, au pas de mon cheval: et ce fut ainsi que le souvenir de Marie-Dorothée renaquit tout doucement en moi, à cette époque même où partout déjà les branches se dressaient, charmantes.


Marie-Dorothée, lors de mon deuil, m'avait envoyé d'Italie un long télégramme, suivi d'une lettre très affectueuse. Qu'eussé-je répondu dans l'état où je me trouvais? C'était à moi d'écrire sans doute: mais rien que la pensée d'avoir à me rappeler des images de luxe et de grâce m'était pénible, et pis, impossible. Je ne songeais qu'à Yvonne écrasée de peine, et je n'étais qu'à mon chagrin.

Je n'en aimais pas moins le souvenir de Marie-Dorothée, cependant. Toutefois un ouragan m'avait emporté, la vague m'avait roulé comme un fétu. Il me fallait d'abord revenir à la surface, puis nager longtemps sur la mer calmée, avant que de retrouver le sens d'abord, ensuite mes rêves. Ce n'est pas dans la tempête que l'on entend chanter les Sirènes.

Donc, pendant de longs mois, le silence... Après quoi, le 16 mars exactement, au courrier de onze heures, je tressaillis en apercevant l'écriture harmonieuse et droite de Marie-Dorothée sur une enveloppe timbrée de Paris. J'ouvris—je tremblais déjà—et je lus ceci:

«Mon camarade, voulez-vous me rendre visite à l'hôtel Marceau, où j'habite? Si vous pensez encore un peu à moi, venez, car je suis bien malheureuse, et me sens très seule. Avant sept heures, vous me trouverez.»

Dès le lendemain, comme sonnaient cinq heures, je me présentais avenue Marceau, à l'adresse indiquée: je n'ai pas pu attendre davantage, et pourquoi l'eussé-je fait, d'ailleurs? Si Marie-Dorothée éprouvait quelque peine, allais-je lui mesurer mes humbles consolations? C'eût été les mettre à bien haut prix. Puis, il me tardait de la revoir, et le cœur me manquait presque en demandant que l'on m'annonçât auprès d'elle.

L'on vint m'appeler, enfin, on me guida... La marquise Gianelli occupait un petit appartement dans l'hôtel. Salon-boudoir Empire, vert et or, tout battant neuf. Mais sur tous ces meubles «acajou de palace» vivaient doucement des violettes... et le parfum, l'irrésistible parfum flottait, comme à la villa Médicis, voilà dix mois, comme au Transtévère, comme dans Rome tout entière, le puissant, le beau parfum de Marie-Dorothée!