Ma voix s'est-elle altérée? Ai-je frémi, tant la vérité me sortait par tous les pores: car si, d'une part, j'idolâtrais Marie, d'autre part ma femme délicate et blessée m'était en effet si chère, et me tenait tellement au cœur—oui, certes!—ainsi qu'un autre cœur saignant et palpitant!... Bref, Yvonne s'est sentie touchée, ou bien elle a puisé quelque calme dans l'invocation qu'elle venait de prononcer là, les mains sur ses yeux. Elle reprit plus doucement:
—«Oui, tu es de bonne foi, je le crois... D'ailleurs je ne te ferai pas de reproches. La Providence est juste. J'ai dû mériter un peu de ces épreuves... Il y a des femmes qui aiment sans doute avec une frénésie... Cela m'échappe. On ne parle pas comme on veut: moi, les mots... certains mots... ils m'intimident... ils se gonflent dans ma gorge, et ils y restent. Ils seraient pourtant bien montés de mon âme tout de même... Tu as l'air de me reprocher ma piété...
—Non, Yvonne, mais non! Au contraire, et souvent je l'envie.
—Tu ne comprends pas ce que nous appelons l'oraison, nous autres, les tristes: ce sont des phrases toujours pareilles, qu'on répète machinalement, mais si tu savais comme on se laisse aller, sans qu'il soit besoin de paroles, et comme on se jette aux bras du bon Dieu, pour le remercier... de tout, de tout ce qu'il nous envoie, et pour crier qu'on a confiance, qu'on le sait là! Ah! c'est de l'amour, cela!...»
Parbleu! la froide Yvonne ignorait presque tout de l'autre amour, celui qui est puissant, aventureux et sublime! Il n'y avait rien à lui répondre, je me suis tu. Elle poursuivit:
—«Du reste, à quoi bon ces vieilles choses? Il faut me laisser, François. Je ne vais pas causer un drame: ce n'est pas de mon goût. Il ne saurait être question de divorce, car je suis bonne chrétienne, ni même de séparation: je continuerai d'habiter ici. Seulement je ne veux plus te voir, ni te parler. Nous ne prendrons plus nos repas ensemble.
—Tu es bien dure!... Enfin, pourquoi...
—Tu me demandes vraiment pourquoi?
—Sans doute. Tu disais tout à l'heure avoir deviné ma vie, et jusqu'ici tu ne m'avais pas habitué...»
Elle s'est tout à coup dressée, à ces mots: