Certes, Albert Cler serait plus que surpris : et il lui faudrait bien faire amende honorable, avec tous les railleurs de 1840, devant les grandes « machines mouvantes », et les dévoués « fashionables » qui seuls alors en cultivaient l'espèce.
Plaisantons toujours un snobisme, surtout quand il nous vient, comme ici, d'Angleterre. Car c'est à notre nation, fine entre toutes, de donner le ton en Europe, et nous n'avons que faire des élégances anglo-saxonnes, tudesques ou cosaques. Pourtant dès qu'un usage est ingénieux et utile, pourquoi ne pas le franciser allègrement? Que les Barbares travaillent et que les Latins profitent, c'est dans l'ordre.
Grâce aux louables efforts des grands éleveurs anglais et français, ce tour de force fut donc réalisé : une race, créée au XVIIIe siècle, a été amenée par la sélection à un degré d'excellence qui ne paraît pas pouvoir être dépassé. Jalousement préservée de tout mélange, cette supérieure espèce chevaline peut seule aujourd'hui répondre exactement à ce terme : une aristocratie. Et non seulement par droit de naissance (qu'est-ce que le chartrier incomplet ou truqué, les filiations souvent obscures, les naissances suspectes, les substitutions, les usurpations et compromis de toutes sortes qui gâtent nos plus vieilles et vénérables familles, à côté de la noblesse régulière, indiscutable et contrôlée d'un grand crack dont l'origine remonte de héros en héros, sans une faute, jusqu'au-delà de 1700?) — mais aussi par droit de mérite : les pur-sang de haute lignée, en effet, prouvent leur valeur et leurs titres au respect, exemple que nos aristocrates humains les mieux nés se gardent trop souvent de suivre. Quand les princes des chevaux ne démontrent pas dans la vie sociale et publique, c'est-à-dire pour eux sur l'hippodrome, qu'ils sont dignes de soutenir l'éclat de leur nom, on ne les envoie pas au haras, et ils ne deviennent pas chefs de famille. Seuls, les meilleurs feront souche. Et ils sont si parfaits, les animaux ainsi obtenus, que retirés des champs de courses et destinés aux usages les plus pénibles, ils deviennent presque aussitôt endurants à miracle, tous leurs organes physiques étant naturellement d'une qualité plus haute, d'une trempe plus fine et plus dure à la fois que ceux des espèces communes. Ajoutons que cette race d'élite atteint à la plus définitive et classique beauté, à celle que nous montrent les statues éternelles de Lysippe : la force et l'élégance confondues, une grande puissance athlétique dans les lignes sveltes, la physionomie nerveuse. L'Apoxyomène du Vatican, le Lutteur Borghèse du Louvre[25] et le cheval Ajax, par exemple, ou tel autre grand pur sang, ce sont des merveilles analogues.
[25] M. Salomon Reinach en attribue l'origine à Lysippe.
Le peuple grec couronnait dans ses jeux solennels les modèles que ses divins sculpteurs reproduisaient ensuite par le bronze ou le marbre. Or, nous acclamons, dans nos jeux olympiques de Longchamp et d'Auteuil, des formes vivantes qui ne le cèdent pas en harmonie, en noblesse, en force ni en grâce aux athlètes hellènes. Seulement, nous n'avons plus ni Polyclètes, ni Lysippes. Prions les dieux que M. Rodin continue à sculpter des ombres et des cauchemars, et qu'il ne soit au grand jamais chargé d'immortaliser le corps admirable, les lignes heureuses d'un gagnant du Derby d'Epsom ou du Grand Prix de Paris!
Le procédé de la sélection, par lequel fut sans cesse maintenue et perfectionnée la descendance des premiers chevaux de sang, remonte d'ailleurs, comme tant d'autres inventions délicates ou belles, jusqu'aux Grecs. Lycurgue y avait déjà songé pour l'amélioration de la race humaine.
« S'il arrive, nous rapporte Xénophon, dans le Gouvernement des Lacédémoniens (ch. I), qu'un vieillard ait une jeune femme, le législateur, voyant qu'à cet âge on met tous ses soins à la garder, fit une loi contre cet abus. Ce vieillard doit donc choisir un homme dont le corps et l'âme lui agréent, et conduire celui-ci auprès de la dite femme afin de se créer des rejetons. Un homme d'autre part, qui ne veut pas épouser une femme, mais qui désire cependant de beaux enfants, est autorisé par la loi, s'il voit une femme intelligente et féconde, à prier le mari de la lui prêter pour en avoir postérité. Lycurgue accorda beaucoup d'autres permissions semblables, se fondant sur ce que les maris désirent donner à leurs fils des frères, qui soient héritiers du même sang et de la même vigueur, sans l'être des biens. Avec un système si contraire à tout autre pour la reproduction de l'espèce, je fais juge qui voudra si Lycurgue a donné à Sparte des hommes supérieurs en force et en stature. »
De pareilles mesures seraient peut-être — qui sait? — appliquées avec fruit parmi nous. Quoi qu'il en soit, la race choisie des pur sang est l'un des plus indiscutables chefs-d'œuvre de la patience et de l'application humaines. Toutefois, même dans les aristocraties vraiment dignes de ce nom, il y a encore bien des degrés ; parmi la cohue des nobliaux sans importance se détachent vivement les groupes des très grands seigneurs, les ducs et pairs, les princes du sang, etc. Ainsi en va-t-il des chevaux : entre la foule des modestes hobereaux de Chantilly ou de Maisons-Laffitte, quelques tribus, quelques familles l'emportent justement sur les autres dans l'opinion publique. De toutes ces hautes lignées, la souveraine en France était en 1905 celle de l'illustre Flying-Fox.
M. Edmond Blanc, propriétaire de cet étalon prestigieux, l'a payé, voici quelques années, près d'un million. M. Edmond Blanc s'était tenu un raisonnement d'une étonnante et audacieuse simplicité. « Flying-Fox, s'était-il dit, a gagné le Derby d'Epsom ; c'est le plus célèbre, le meilleur et le plus beau des chevaux de sa génération. Je l'achète un million. Mais je retrouverai tout cet argent[26], car il me donnera des fils qui, logiquement, seront à son image les plus célèbres, les meilleurs et les plus beaux de leurs générations ». Et il arriva comme il avait prévu. Dès que l'année fut en effet venue où l'on put voir à l'œuvre les premiers produits de Flying-Fox, c'est-à-dire en 1904, ceux-ci gagnèrent tranquillement les plus grandes épreuves classiques. Son fils Ajax remporta le Derby de Chantilly et le Grand Prix de Paris. Et encore en 1905, les descendants de cet étalon merveilleux devaient, de l'avis général, atteindre presque sans lutte aux mêmes succès — quand survint cette catastrophe imprévue, la maladie. Un par un, tous les chevaux qui devaient triompher souffrirent soudain du même mal. On dut renoncer à les faire courir, et partout déclarer forfait[27].
[26] On sait qu'une simple saillie de Flying-Fox vaut 10.000 francs.