Un monsieur, d'autre part, sent que la vie lui est à charge parce qu'il ne s'appelle que M. Untel. Au lieu que si on le nommait le comte Untel, il se trouverait infiniment soulagé. Eh bien, son cas n'est pas désespéré. Il y a toujours dans l'univers chrétien quelque ordre monastique en détresse et qu'on pourrait aider pécuniairement ; une église va s'effondrer, faute d'argent, un nonce apostolique n'est pas bien logé, une œuvre pie, une crèche ou un hôpital manquent dans tel ou tel pays. Que le monsieur qui ne s'appelle qu'Untel contribue donc de ses deniers à relever l'ordre monastique, à soutenir l'église vacillante, qu'il offre un petit hôtel au nonce, établisse la crèche ou dote l'hôpital ; qu'il fasse après cela quelques démarches à Rome, qu'il consente à payer en outre des droits de chancellerie assez élevés, et le voilà comte ou duc du Pape, le comte Untel, le duc Untel.

Si, par contre, trop fier pour condescendre à tous ces marchandages, il parvient seulement à retrouver quelque nom à particule dans son ascendance maternelle ou dans celle de cousins éloignés ; si encore son père a représenté jadis avec éclat un département ou une ville dans quelque Assemblée Nationale — nous apprendrons bientôt à connaître soit Untel de Quelquechose, fils de madame née de Quelquechose, soit Untel du Calvados ou Untel du Vésinet, fils de Untel, délégué du Calvados ou député du Vésinet. Qui l'empêche même d'adopter tout simplement le nom du lieu où il est né, du château qu'il habite? — ce qui va donner Untel de Chatou ou Untel de Préfleury, bientôt M. de Chatou ou M. de Préfleury, et enfin — Napoléon également se couronna de ses propres mains — M. le baron de Chatou ou M. le vidame de Préfleury. (Car on n'est pas juste, en vérité, pour ce titre inexplicablement dédaigné de « vidame ». Pourquoi ne le choisit-on jamais? Il sonne aussi bien que « vicomte », à tout prendre, et fleure plus délicatement peut-être la bulle et la charte partie, le polyptique et le censier.)

Sans doute est-elle bien agréable, bien confortable, notre société démocratique où tant de messieurs Untel peuvent ainsi devenir sans bourse délier, et par un simple acte de leur volonté, barons de Chatou, vidames de Préfleury ou princes du Voisinage. Et il faut louer aussi la bonté du Souverain Pontife qui enrichit notre République et les autres Etats chrétiens d'un si grand nombre de comtes et de ducs. Il ne convient pas moins de se réjouir lorsque de nobles jeunes gens pauvres trouvent le moyen de se placer comme consorts dans de bonnes maisons ; et comment ne pas admirer l'ingénieuse adresse, l'espiègle et charmante audace avec laquelle ces messieurs savent gagner à l'étranger le cœur des héritières en mal de titre? Toutefois de telles mœurs, on ne saurait le nier, rendent la noblesse suspecte aux uns et doucement bouffonne pour les autres. La pullulation des grands du Pape, et tous ces titres qui naissent par génération spontanée, prêtent à rire, et finissent par indisposer maintes familles où il y aurait preneur pour de bons titres vérifiés. Le peuple lui-même perd tout respect, si les bourgeois se méfient ; de vertueux citoyens se croient autorisés à prononcer de fortes paroles contre ces distinctions d'un autre âge ; et tandis qu'en Amérique on a vu, par exemple, les sénateurs du Texas proposer en 1903 un projet de loi frappant d'un impôt tous les nobles célibataires existant sur ce territoire, afin de préserver les jeunes filles contre des attaques matrimoniales, on peut lire ici chaque année dans les journaux quelque proposition périodique tendant à supprimer définitivement en France les titres de noblesse. Ce qui arrivera tôt ou tard, d'ailleurs.

Tôt ou tard, parce que les réformes égalitaires sont inévitables. C'est la marée qui monte. Je crois cependant qu'une loi touchant les titres de noblesse ne verra le jour que dans fort longtemps chez nous, à cause du dédain que nos députés auront toujours soin d'affecter dans une telle affaire. Mais quelque éloignée que nous apparaisse encore cette réforme, elle ne sera jamais qu'injuste et vexatoire. Et je ne songe plus là aux sénateurs du Texas : qu'ils désirent réserver pour leurs seuls fils les riches demoiselles indigènes, c'est faire preuve d'un protectionnisme farouche, et le discuter nous entraînerait trop loin à travers l'économie politique. Laissons donc le Texas, et ne méditons que sur notre pays, où vouloir effacer les titres constituerait une entreprise impudente contre la liberté du travail, en même temps qu'une très grave atteinte à la propriété.

A chacun son ouvrage en effet. Le but de la vie étant de ne pas mourir de faim d'abord, puis de faire fortune s'il se peut, les uns, ayant appris un métier manuel, s'adonneront dans ce double dessein au bâtiment ou à la menuiserie ; les autres, ne sachant aucun métier, deviendront fonctionnaires ou chercheront à épouser une dot. Or, qu'offriront ces derniers en échange de la rente qu'une jeune femme va leur apporter? Leur jolie figure? C'est quelque chose. Mais il est une marchandise qui vaut mieux encore, et qui se trouve la ressource dernière de ceux que la nature pourrait avoir disgraciés : un titre. Si bien qu'en livrant contre plus ou moins d'argent cette denrée véritable et précieuse, confirmée par des papiers officiels ou par le consentement universel, les nobles épouseurs de dots s'adonnent à un commerce en sorte irréprochable, et beaucoup moins douteux que celui des roturiers qui n'apportent souvent dans un contrat que leur moustache blonde et leur sourire irrésistible. On n'a pas plus le droit de priver un jeune célibataire du titre que son papa lui donne en son vivant ou lui a laissé par héritage, qu'on ne serait en droit de retirer à un jeune fermier la charrue de ses aïeux, ou à un apprenti ébéniste quelque rabot de famille. La noblesse n'est point du tout une sorte de qualité vague, mystérieuse et inestimable. Les titrés dans la gêne seraient à plaindre en ce cas, et leurs ancêtres n'auraient travaillé qu'en vain, pendant tant de siècles, à la cour, dans les combats, dans les boudoirs et dans les antichambres. Non, un comté, un marquisat, un duché, c'est un capital. Ceux qui le possèdent en ont hérité. Ils peuvent user de ce patrimoine ; ils le placent non pas en rente sur l'Etat, mais en rente sur les familles bourgeoises ou yankees. C'est leur droit.

Après tout, voici comment se présente l'affaire : de riches parvenus souhaitent qu'un titre entre dans leur famille ; ils en découvrent un disponible, porté par un célibataire peu fortuné, et ce dernier consent à le leur vendre par contrat de mariage. Peu de trafics sont aussi simples et honnêtes. Ajoutons que ce négoce offre le très sérieux avantage d'aider à la conservation de grands et beaux domaines, de châteaux admirables, de parcs, de forêts, comme de certaines traditions de luxe et de vie élégante, qui sont utiles à la beauté de notre pays, à son prestige et, en plus d'une manière, à son commerce. Les socialistes seuls peuvent souhaiter avec quelque logique la suppression des titres de noblesse — si encore ils consentent à confisquer un élément, sinon un instrument de travail pour toute une classe de la société. Mais tous ceux qui admettent la légitimité du capital et des héritages doivent souhaiter le maintien d'un état de choses équitable et normal, qui favorise l'art architectural, l'art des jardins, et fait en outre rentrer en France beaucoup d'argent étranger, ce qui a bien son importance.

Malheureusement, la noblesse est impopulaire. Le citoyen pauvre, qui gagne malaisément son pain, se tient le raisonnement inévitable, éternel : « Pourquoi celui-ci est-il né avec un titre qui lui crée une situation sociale, alors que mon nom de famille me laisse, moi, Jeannot comme devant? C'est injuste. L'égalité doit régner ici-bas. » Ce syllogisme enfantin, à la fois lumineux et absurde, mène le monde. C'est le nouveau catéchisme de la plèbe innombrable, et il faudra que tout lui cède. Il n'y a rien à répondre, les arguments contraires ne pouvant toucher que les esprits cultivés, c'est-à-dire étant inutilisables en ce cas.

Cependant la noblesse est peu appréciée, non seulement par la plèbe, mais encore par les délicats, par l'élite. Les aristocrates intellectuels reprochent aux aristocrates par naissance plusieurs vices, ou faiblesses, et surtout une paresse et une sottise incomparables. Eh bien, là encore, il y a quelque erreur de jugement, quelque partialité, une généralisation un peu hâtive.

Les nobles assurément ne sont pas plus joueurs, débauchés, menteurs, pusillanimes, vaniteux ou indélicats que les bourgeois affligés de la même fortune ou des mêmes dettes, voire que les prolétaires qui souffrent des mêmes appétits. La paresse immense du monde bien né défie toute épithète ; mais celle d'un bureaucrate, d'un petit rentier ou d'un roturier de chez Maxim l'égale facilement. Reste la sottise. Ah, pour le coup, il faut avouer que celle de la bonne société est exquise et d'une qualité vraiment supérieure. Pénétrez en quelque réunion distinguée, à l'heure des sandwichs et des infusions à la crème : une ineffable niaiserie flotte dans l'atmosphère ; on la flaire dès l'antichambre, et chaque visage en est comme poudré à frimas ; le moindre « Oui, mon cher », le plus indifférent des « Et Mme de Z… va bien? », le plus modeste des monosyllabes résonne avec une intonation admirablement godiche. La conversation s'arrête au temps qu'il fait, à de pauvres petits potins, à des opinions chétives et sans nuances ; les calomnies elles-mêmes sont puériles, vulgaires ou innocemment invraisemblables. A peine ces gens-là savent-ils parler, construire une phrase qui ait plus de vingt mots. Avec cela, pas la moindre lecture, ces dames et ces messieurs n'achètent jamais un livre — un livre de trois francs! Si par hasard quelqu'un a feuilleté le roman du jour, ou qu'il parle de la nouvelle pièce, il dit : « C'est pas mal », ou bien : « C'est puant, mon cher… » Oui, la bonne société est d'une paysannerie intellectuelle qui fait presque peur. Et de la vanité, en outre : c'est terrible.

Mais n'allons pas prendre une partie pour le tout ; la bonne société ne se compose pas que de gens titrés, loin de là ; et n'oublions pas qu'il y faut joindre la bourgeoisie millionnaire, la grande finance, la haute industrie, etc. Voilà qui atténue sensiblement le blâme, peut-être[28].