[28] Et puis, bien entendu, n'oublions pas que ces gros jugements sont très… approximatifs. Il va de soi que l'on rencontre partout, et même dans le meilleur monde, des esprits cultivés.
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D'où vient donc que l'on se hâte toujours de juger si mal cette malheureuse aristocratie, qui n'en peut mais, et qu'on veut lui défendre de s'appeler par son nom, ce qui est bien le dernier point de la tyrannie et de la persécution?… Mais de ceci que le public français a sur ce qu'on définit en général la noblesse une idée des plus vagues, flatteuse à l'excès et malveillante à l'excès ; de ceci enfin qu'il est mal documenté (selon sa coutume, à vrai dire) sur ce sujet. Qu'est-ce donc en réalité que la noblesse? Il y en a trois.
La véritable, d'abord. L'origine de tout nom de famille est un sobriquet, comme Lescot (l'Ecossais), Lecointre (le bien coiffé), Besson (le jumeau), Voisin, Nepveu (neveu), Dubreuil (du petit bois), Delaborde (de la cabane). Les seigneurs féodaux qui possédaient des domaines grands comme des provinces, ou petits comme des cantons, comprenant bourgs, hameaux ou terres, tirèrent leurs noms et leurs titres de là. S'ils possédaient plusieurs villages ou châteaux, ils donnaient à leurs fils les noms desdits villages ou châteaux, à leur choix ; et s'ils avaient plusieurs titres, ils les conféraient également à leurs enfants, par ordre décroissant (duc, prince, comte, etc.). Quand le domaine royal eut absorbé peu à peu toute la France, les descendants des féodaux continuèrent à porter les titres et les noms de leurs ancêtres ; de plus les rois, en vertu de leur souveraineté territoriale, se mirent à créer à leur guise des titres de ducs, de marquis, de comtes ou de barons attachés à tels ou tels noms de terres qui leur appartenaient par héritage, ou par conquête. Napoléon Ier et Napoléon III usèrent de ce droit. Tous les titres ainsi conférés, ou possédés depuis les temps féodaux par une même famille, sont réguliers. La République les admet, c'est-à-dire que l'état civil constate l'existence de certains titres attachés à certains noms. Si le citoyen Paul a pour nom de famille Dominique, ou d'Ominique, et qu'un titre de marquis soit attaché à ce nom, ledit citoyen s'appelle régulièrement Paul, marquis Dominique, ou d'Ominique. Si le citoyen Jean Dulouvre, ou du Louvre, aîné d'une très vieille famille, est héritier des titres de duc du Luxembourg, prince de Vincennes, marquis des Tuileries, comte d'Auteuil, vicomte d'Armenonville, et qu'il ait quatre fils, il pourra faire appeler ceux-ci prince de Vincennes, marquis des Tuileries, etc., en se réservant pour lui-même le titre de duc, qui prime les autres. Il s'appelle toujours le citoyen Jean du Louvre ; mais la loi lui reconnaît aussi le droit de porter le titre de duc du Luxembourg, qui est une propriété de famille, et d'user des autres, puisqu'ils lui appartiennent également, en faveur de ses enfants[29].
[29] Notons bien ici que c'est la possession légale d'un titre, et non du tout la particule, qui fait la noblesse. La particule n'est qu'une orthographe des noms adoptée généralement par les nobles, et rien de plus. Un M. Delaroche sera noble si, ayant hérité de son père un titre de comte, il s'appelle le comte Delaroche, et non parce qu'il orthographie son nom de Laroche ou de la Roche. Les anoblis des deux empires français ne portent souvent point de particule. Une famille considérable du XVIe siècle, riche de dix ou quinze titres, s'appelait Pot, tout simplement : la femme du connétable de Montmorency, grand-maître de France, était une Pot.
Tout homme qui se prévaudrait sur des actes publics d'un titre non légitimé par son état civil, ou qu'il ne serait pas autorisé à porter[30], s'exposerait à des poursuites judiciaires ou à des amendes. Le sieur Jean du Louvre, duc du Luxembourg, n'a pas plus le droit de signer Jean Duval, par exemple, un papier officiel, que le sieur Jacques Untel de le signer vidame de Préfleury. L'un comme l'autre seraient des faux.
[30] Pour porter en France un titre étranger, il faut aux Français une autorisation (décret du 5 mars 1859). Un avis du Conseil d'administration du ministère de la Justice du 7 Juin 1876, approuvé par le garde des sceaux, déclare qu'il n'y a plus lieu de proposer au président de la République des décisions accordant à des Français le droit de porter en France des titres étrangers par application du décret de 1859.
Faut-il ajouter que d'innombrables irrégularités se commettent chaque jour[31]. La plus commune est de se figurer que le fils ou le frère cadet d'un marquis a quelque droit à se nommer comte, ou vicomte si son père ou son frère est comte. Les membres d'une même famille ne peuvent porter des titres qu'autant que ceux-ci existent dans cette famille. Si un marquis de Montmartre possède aussi le titre de comte de Bréda, il peut le donner à son fils ; sinon, celui-ci n'est régulièrement que M. de Montmartre — jusqu'à la mort de son père, s'entend.
[31] Si l'on s'intéresse à cette question, voir l'Intermédiaire des chercheurs et des curieux, les 10, 20 et 30 août 1906, et le 28 février 1907.
Telle est la noblesse authentique et reconnue. Vient ensuite celle du Pape. Quelle valeur a-t-elle? Devant l'état civil, aucune. Le Pape a tout d'abord perdu en 1870 la souveraineté territoriale, laquelle seule contient logiquement le droit de conférer des titres de noblesse. Puis le décret du 7 juin 1876, proscrivant en France les titres étrangers, s'applique aux distinctions nobiliaires pontificales. Les personnes qui s'en trouvent pourvues peuvent cependant invoquer deux arguments devant leur conscience, sinon devant la loi. Le Pape, diront-ils, est infaillible ; nous tenons sa volonté pour sacrée, et notre anoblissement, fruit de son bon vouloir, pour non moins sacré. Ou bien, objecteront-ils encore, l'entrée des troupes italiennes à Rome en 1870 est un crime ; le Pape, à nos yeux, n'a jamais cessé d'être souverain dans ses Etats que détiennent injustement des usurpateurs, et c'est du droit d'un souverain qu'il nous a faits ducs et comtes.