Mais l'Etat français ne reconnaît ni le Souverain Pontife comme un roi, ni les titres étrangers comme valables depuis 1876. M. Untel, créé comte du Pape, ne peut donc légalement signer le comte Untel. Il est seulement libre de faire suivre son nom de cette qualité, et d'écrire sur certains actes M. Untel, comte pontifical, ou comte romain — comme il mettrait, M. Untel, physicien ou spirite.
Quant à la troisième noblesse, celle qui naît par génération spontanée, elle n'existe pas du tout, bien qu'innombrable. Tout citoyen qui prend au hasard le nom de sa mère[32], de son château, de son hameau natal ou de tout autre lieu doit être considéré comme portant un pseudonyme. S'il s'illustre sous ce pseudonyme par son prestige, les œuvres de son esprit ou des actions d'éclat, on l'inscrira peut-être à l'avenir sous son nom véritable suivi de dit de Quelque chose.
[32] La possession ne résulte pas du simple fait d'avoir porté un nom. Jugements à Nîmes, 15 décembre 1810, à Besançon, 6 février 1866 : des enfants ne peuvent ajouter à leur nom paternel celui de leur mère, bien que suivant un usage local leur père eût toujours joint ce nom au sien. (Dalloz, Nom, § 24.) C'est un usage incontesté que, dans le nouveau comme dans l'ancien droit, les enfants légitimes ne portent, en France, que le nom de leur père. (Dalloz, supplément, Nom, § 23.)
Résumons-nous en un exemple bien connu, celui d'un Parisien universellement sympathique et apprécié, M. le comte de Fels. Son nom, devant la loi, est M. Edmond Frisch (de Fels), comte pontifical[33].
[33] La Cour d'appel de Riom, le 12 juillet 1905, condamnait à une amende un citoyen français qui prétendait porter officiellement le titre de marquis pontifical ; ledit citoyen français, n'ayant pas l'autorisation de porter en France le titre de marquis, à lui conféré par un bref du pape, contrevenait à l'article 259 du Code pénal et à l'article Ier du décret du 12 mars 1859 en faisant publiquement usage de ce titre.
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Il est bien certain que du jour au lendemain un décret ou une loi peut interdire en France, officiellement du moins, toute appellation nobiliaire, de quelque nature qu'elle soit. On peut même tenir pour probable que cette mesure injuste et brutale, constituant une véritable spoliation, une atteinte à la propriété, au travail des célibataires pauvres, et finalement au luxe et au commerce français, il est probable que cette stupide violence aura lieu quelque jour. Sera-ce un bien?
Les esprits qui font de l'égalité leur simple idéal applaudiront évidemment. Et ils rentreront chez eux, persuadés que le pays vient de franchir une nouvelle étape vers la lumière. Ceux dont la pensée est moins courte et plus fine, ceux-là sentiront ce jour-là que leur patrie vient encore une fois de renier son passé vénérable et charmant, qu'elle s'est séparée un peu davantage de ses ancêtres, de ses traditions, de ses racines, qu'elle a tué quelque chose de très brillant et de très glorieux qui vivait encore dans la nation, un souvenir joli, un dernier respect, un dernier conte à dormir debout.
Ils se répéteront tristement et pieusement, en guise de funérailles, tous ces vocables héroïques et caressants, impertinents ou tumultueux, La Rochefoucauld, Richelieu, Chevreuse, Luynes, Talleyrand, Montmorency, Uzès, qui unis aux vieux termes de duc, de prince, de marquis, de vicomte, formaient une harmonie nationale. Toutes ces syllabes jointes entre elles évoquaient confusément, et pour le peuple même, un passé chargé d'honneur, des arrière-grands-pères cramponnés au sol, ou cavalcadant par l'Europe, toutes bannières au vent ; c'étaient, ces mots de luxe, tout un enchantement, des dentelles et des cordons, des armures ciselées, des sourires, de l'éloquence, de l'audace, des façons, une manière qui n'est qu'à nous, Français. Qu'on nous mutile, qu'on nous change cela, et l'on ternit encore une image, on souille encore de la beauté.
Cependant, les êtres vivants qui détiennent ces titres et ces noms émouvants forment une sorte de classe superflue dans l'humanité. La sottise, la paresse les déprécient… Eh oui! mais sans eux plus de titres, plus de noms. Ainsi que des figurants, ils vont soutenant malgré tout ces dépouilles admirables. Ils sont utiles à l'âme de la France, ces masques. Voyez celui-ci : il passe dans la vie, portant comme une armure éblouissante et toute orfévrie, le nom d'un ancêtre qui galopa devant nos pères à Marignan ou à Fornoue. Enorgueillissons-nous donc s'il nous croise, sourions à son heaume d'or et à son grand panache, et n'allons pas soulever la visière du casque : il n'y a dessous qu'une figure de snob à donner la nausée. On le sait. Cela suffit.