Maman la Soupe avait conservé ses deux hôtes: Fiquet et Roblin s'étaient établis dans une cave adjacente à la sienne, avec quelques camarades de leur escouade, et l'on faisait marmite commune. La brave femme et son chat y gagnaient plus abondante et plus substantielle nourriture, mais les soldats bénéficiaient de fins régals, car leur cuisinière se révélait aussi habile pourvoyeuse que parfait cordon bleu.
On la voyait partir le matin, dès patron-minet, avant le réveil. Naturellement, le chat l'accompagnait, avançant d'un air précautionneux, tâtant le terrain d'une patte prudente et flairant avec défiance. Quand mère Soupe commençait ses recherches, se penchant ici, disparaissant là, il s'asseyait gravement, comme s'il dirigeait les fouilles. Il ne restait plus rien des modestes boutiques du village, mais l'œil sagace de la mère Soupe, habituée aux aîtres, savait retrouver exactement l'endroit où avait été l'armoire aux conserves de l'épicerie Gros-Jean, et découvrait encore quelques boîtes de sardines sous un tas de moellons. Ici, où fut la boulangerie Legendre, des petits beurres un peu humides gisaient parmi des gravats, et là où s'était élevée la mercerie de Mlle Fafelle, quelle utile récolte d'aiguilles et de boutons glanait la brave femme, pour ses pauvres gars démunis de tant de choses essentielles!
Ratu parfois quittait sa place, pour ajouter aux efforts de la pauvre vieille, quelques petits coups de patte pressés, aussi inutiles que bien intentionnés. Mère Soupe se baissait, ramassait quelque chose d'un air enchanté, et le chat retournait s'asseoir dignement, satisfait de s'être acquitté d'une tâche difficile.
A leur retour, tout le chantier s'arrêtait de travailler pour acclamer les deux compagnons: elle, tenant cachés dans son tablier on ne savait quels trésors, et lui, trottant allègrement, l'air triomphant, comme s'il savait à la conquête de quelle provende merveilleuse il participait. Et ne devait-il pas le savoir en effet, puisqu'il avait sa part de toutes les bombances.
Bref, si Ratu semblait le petit génie des ruines, mère Soupe était la providence de la compagnie, aidant à tous, toujours serviable et maternelle. Mais son préféré était Fiquet. Cet enfant sans mère et cette mère sans enfant se comprenaient à merveille, et jamais Fiquet ne s'était senti «chez lui» comme auprès de ces trois pierres dans une cave, qui constituaient pour lui le foyer, qu'il n'avait jamais eu.
... Qu'il n'avait jamais eu?—Un jour, en revenant d'un de ses voyages de découvertes, maman la Soupe surprit le chat noir sur les genoux de Fiquet. Le chat ronronnait sous la main du soldat, et les yeux d'or et les yeux bleus se regardaient mystérieusement.
—«Bon! Qu'est-ce que Mimi avait donc à te dire, Fiquet, qu'il m'a faussé compagnie?»