—«Qu'est-ce qu'il veut dire avec son bouchon?»

—«Il trouve que nous parlons trop haut, si près des Boches, dit Le Kerkellen;—il nous apporte un bouchon pour nos bouches!»

—«Il veut dire, dit Bigeois, que, de l'autre côté, ils bouffent des bouchons en guise de rata!»

—«Il veut dire, dit Fiquet, que nous leur reprendrons ce qu'ils nous ont pris. Nous leur reprendrons le terrain; mais un pauvre chat reprend ce qu'il peut: chez les Boches où ça pue, il a reconnu à l'odeur ce bouchon français d'une bouteille française de vin français, volée dans une cave française, et il nous le rapporte pour nous dire: reprenez le reste!»

—«Vive Ratu le chapardeur! le poilu des poilus!»

C'est alors que vinrent les cajoleries, et Ratu, bon prince, n'en voulut pas à ses amis d'avoir été si longs à le comprendre. Mais c'était un chat bien trop intelligent pour s'en tenir aux bouchons: Fiquet lui fit flairer une pomme de terre, en le caressant. Il la lui fit tenir dans sa gueule, toujours en lui faisant force amabilités, car Ratu était sensible aux intonations mignardes. On s'amusa à lui faire chercher et rapporter des pommes de terre, à peine enfouies, qu'il dénichait, d'abord dans la tranchée même, puis un peu plus loin. Bref, Ratu comprit vite que les légumes valaient mieux, pour nourrir hommes et chats, que des bouchons, même de Champagne. Bientôt, il rapporta, de lui-même, de belles «patates», parfois des carottes ou des navets, qu'il trouvait on ne savait où, dans les anciens champs de culture abandonnés sous les balles. A chacun de ses retours de promenade mystérieuse, il déposait triomphalement aux pieds de Fiquet, son butin, glorieusement conquis sous la mitraille et les fils de fer barbelés.

Mais un jour, jour terrible, le cuistot de la 11e vint faire une scène affreuse à la 2e escouade: il avait vu Ratu lui dérober une carotte!

—«V'là qu'il tire des carottes comme un homme, s'écria Bigeois, plus fier qu'indigné.—Quel carottier que notre Ratu!»