La 2e escouade, en la personne de son caporal, rendit solennellement une carotte à la 11e, pour que les choses se passassent honnêtement, et pour faire taire les récriminations du cuisinier. Mais ce cuisinier était rancunier, et se retira en grommelant à l'adresse de Ratu des phrases vindicatives, où il était question d'un certain chat voleur de légumes, qui pourrait bien un jour, par représaille, cuire avec les carottes qui l'intéressaient trop. Gibelotte, petits oignons, lécher les doigts, casquette de fourrure, tels furent les mots effrayants que Ratu feignit de ne pas comprendre.

Bien pis: la cuisine roulante préparant les repas pour la section, faisait partie de la 1re escouade, pas très éloignée de la 2e, et le cuisinier gardait toujours de fins morceaux pour son petit camarade à quatre pattes. Ce n'était pas un monstre sans cœur comme son collègue de la 11e. De temps en temps, principalement aux heures des repas, on entendait dans le lointain un refrain saugrenu que Ratu connaissait bien:

—«La mont'ras-tu
La côte, Ratu?
Ta ra ta ta
T'auras du rata!»

Et un peu après venait le second couplet:

—«L'auras-tu,
Ratu
Ton rata?
Ratu,
Que fais-tu?
Ratu,
Que fais-tu?...»

Mais si Ratu faisait encore la sourde oreille, l'appel se terminait ainsi:

—«Et Ratu
Rata
Son rata!»

D'habitude, dès les premières paroles, Ratu galopait vers la cuisine de la section, mais depuis le drame de la carotte, on entendait souvent la voix perçante du méchant cuisinier de la 11e, ajoutant à la chanson une strophe bien inquiétante:

—«Turlututu!
Plus de Ratu!
Qui qu'a vu Ratu?
Plus de Ratu,
Car de Ratu
J'ai fait du rata!»

Comment faire comprendre au pauvre chat que les patates boches étaient de bonne prise, qu'il était permis de ramasser les légumes dans les champs, mais point dans les tranchées françaises?