—«Hardi, les petits gars! on va leur faire voir qu'on est des poilus, et des vrais! Haut les cœurs et vive la France!»—Cela, c'était le caporal Bigeois qui le criait.

—«Kouli, Kouli, panpan,
Timèlè, boum boum,
Vilains Kapouts, vélà Colala!
Boum boum, pan pan, zig, zig!»

Cette chanson bizarre, c'était Colala qui la chantait. Ces rires nerveux, ces fragments de la Marseillaise: «Le jour de gloire est arrivé!...» tout cela, bien sûr, c'était la suite du concert, on continuait à s'amuser. Mais pourtant, ce qui exaspérait sa curiosité de chat, c'étaient les autres bruits terribles, sifflements, miaulements, roulements de tonnerre, que Ratu n'avait jamais entendus si proches de lui. Quelles nuées d'oiseaux horribles, quelles bêtes innombrables et féroces, quel orage pouvaient faire un tel abominable vacarme ininterrompu?

La curiosité est plus forte que la prudence: Ratu glisse son nez entre les deux boutons de la musette: ce qu'il voit est extraordinaire: toutes les capotes des camarades galopent, emportées par un élan vertigineux, les bidons, les quarts, les fourreaux de baïonnettes, les musettes, tout danse sur le bleu des capotes, et là-dessus volent des reflets inconnus, des éclairs rouges, des clartés jaunes, des nuages de fumée grise, ou rousse, ou noire...

Oh! Mais, qu'est-ce qui se passe? Un fracas effroyable a éclaté, si près de Ratu, qu'il a bondi hors de la musette, arrachant les boutons et se cramponnant aux vêtements de Fiquet, lui grimpant le long du dos: Ratu ne se sent plus en sûreté dans son abri de toile, mieux vaut être le plus près possible du petit maître, qui saura bien défendre son Ratu, en cas de danger. Et voilà Ratu sur le sac de Fiquet, solidement agriffé, à l'étoffe? au cuir? à la chair? Ratu ni Fiquet n'en savent rien: Ratu se sent bien planté, et la joue et l'oreille de Fiquet le rassurent beaucoup. Il ne peut s'empêcher de le témoigner, en poussant tendrement son petit museau contre cette joue et cette oreille, et, vraiment oui,... en commençant un timide ronron!—Mais, badaboûm, zî-î-îm, que peut être un pauvre ronron dans la bataille! Les bruits sont tels que Ratu ne sait plus de quel côté écouter; ses oreilles tournent éperdument dans toutes les directions, comme des girouettes affolées: partout ce sont chouettes qui hululent, serpents qui sifflent, foudres qui tombent, Ratu écarquille ses yeux pour voir les êtres monstrueux qui hurlent des cris si affreux, il ne ronronne plus, il est à moitié aplati entre le sac et le casque, dilatant les disques de ses yeux d'or, et ses oreilles tantôt couchées d'épouvante, tantôt tendues vers une détonation, toute proche.—Rrrra-boum!—Cette fois, c'est atroce! c'est trop près! c'est en lui! Ratu ne sait plus ce qu'il fait, désarçonné par la commotion, il a sauté, ou est tombé du sac, puis effaré de se trouver au milieu des jambes qui courent, de ne plus voir que des bandes molletières, et des gros souliers qui vont l'écraser, il veut fuir ces pieds menaçants, quoique amis, qui ne s'occupent plus de lui; il tourne en rond autour de Fiquet: partout des pieds, des jambes qui courent, alors ce n'est pas la peine de se sauver, mieux vaut rester avec Fiquet, et d'un bond Ratu est remonté sur son sac, les ongles dans les épaules de Fiquet, qui ne s'aperçoit de rien. Ratu voit que la joue de son ami est un peu pâle, il s'aperçoit que son odeur a changé, il sent la fièvre. Ratu n'ose plus le caresser du bout de son nez. Ratu est intimidé, car il entend un râle dans la gorge de Fiquet, ce sont des paroles, comme étranglées, les paroles de tout à l'heure, que Fiquet n'a cessé de murmurer:—«Le jour de gloire est arrivé!...»—Ratu devient plus calme, puisque Fiquet chante. Les oreilles de Ratu, peu à peu, renoncent à tourner, à écouter d'où viennent les bruits: il y en a trop; il en vient de partout. Et puis, Fiquet, quoique pâle, quoique les dents serrées, quoique sentant la fièvre, Fiquet est bien d'aplomb. Ratu est bercé d'un trot régulier qui le réconforte, il se sent en sécurité comme un cavalier confiant en sa monture.—Les explosions par trop rapprochées lui font bien encore un peu tendre l'oreille, tourner la tête, mais quand il y en a deux en même temps, l'une à droite et l'autre à gauche, Ratu ne cherche plus comme tout à l'heure, à voir partout à la fois, il ne bouge plus, et regarde devant lui, sans broncher, la fumée qui s'accumule...

Hélas! c'est quand Ratu est brave, et quand Fiquet est bien près de devenir un héros, c'est quand l'attaque est repoussée, quand les nôtres vont dépasser la tranchée allemande, hors de laquelle les survivants s'enfuient éperdus, c'est au moment admirable où l'on ne voit plus devant soi que les dos gris des ennemis détalant comme des lièvres, c'est à ce moment splendide dont on se souvient pendant toute la vie, si l'on continue à vivre, et pour lequel on est fier de mourir, si l'on en meurt,—c'est à ce moment suprême que tout à coup, Fiquet et Ratu ne savent plus rien: une marmite a éclaté, là, contre eux; il n'y a plus de Fiquet, plus de Ratu. C'est un fil tranché brusquement. Fiquet ne sait plus rien, ne voit plus rien, n'entend plus rien. Plus de Fiquet. Quant à Ratu, il bondit au hasard, sans plus de raisonnement qu'un jouet remonté. Il voit passer quelque chose qui court, pour être emporté par cette chose qui court, il s'y cramponne sans comprendre à qui il s'attache, et soudain se trouve juché sur le sac de Colala, regardant de tous ses yeux de diable, dans la seconde tranchée allemande, un groupe de Boches qui se rendent, épouvantés, blessés, exténués, sans savoir à quoi ils se rendent, tellement est extraordinaire et effrayante cette apparition d'un sauvage à moitié nu, coiffé de plumes, couteau aux dents, et riant d'un rire fou, tandis qu'au-dessus de sa tête apparaît l'autre tête encore plus noire, encore plus sauvage, d'on ne sait quel être démoniaque et hérissé, dont les yeux de hibou lancent des éclairs...