Ratu explorait le sol ravagé. Il retournait vers les tranchées d'où les Français s'étaient élancés. Souvent il s'arrêtait, respirant longuement une touffe d'herbe brûlée, ou le trou creusé par une explosion,—puis trottait vite pendant quelques instants, et s'arrêtait encore, hésitant... Parfois il humait longuement une place très dévastée, tâchant visiblement de démêler l'écheveau embrouillé des pistes laissées par les combattants.—On se gardait bien de le troubler. On l'observait de loin, silencieusement.

Soudain Ratu devint immobile, et se mit à miauler Marraine vers ses amis, non plus avec désespoir, mais sur un ton triomphal;—puis il repartit rapidement, toujours flairant, mais trottant sans hésitation, s'éloignant toujours vers l'arrière.

—«Il a découvert la piste de Fiquet, c'est cela qu'il nous crie!... Vous verrez qu'il le retrouvera!» dit Bigeois.

Ratu ne bouge plus. Un entonnoir creusé par une grosse marmite a bouleversé tout le sol. Le terrain a sauté en gerbe, puis est retombé par masses énormes. Ratu, flairant le sol, se met à faire un cercle autour de l'entonnoir. Il retrouve l'endroit où il s'est arrêté tout à l'heure, où il a perdu la piste de Fiquet. Cette piste ne va pas plus loin, elle se perd là, dans le sol bouleversé.

Soigneusement, Ratu hume chaque amas de terre. Tout à coup il s'arrête, et se met à creuser précipitamment. La terre vole sous ses griffes et l'entoure d'un jaillissement brunâtre. Il creuse, il fouille, il disparaît dans le trou qu'il fait; il s'interrompt pour flairer encore, puis reprend sa besogne avec une hâte fébrile, désespérée... Sous sa patte, il voit enfin sortir de terre, comme une petite touffe d'herbe couleur de sable, il la respire: c'est Fiquet! C'est son Fiquet! Cette touffe d'herbe, c'est une mèche des cheveux blonds du pauvre enfant, enterré sous une montagne de terre. Alors Ratu rentre ses griffes, et c'est en faisant patte de velours, qu'il continue à fouir bien doucement, pour ne pas blesser le visage pâle qui émerge peu à peu du sol brun. Ratu respire les narines de son petit camarade: il ne sent pas la mort.—Dévotement, tendrement, de sa langue râpeuse, Ratu lèche la figure de Fiquet, souillée de terre; il le débarbouille de son mieux, et enfin, se met à hurler de toutes ses forces, vers les quatre coins de l'horizon:

—«Marraine! marraine! marraine!»