Et comme en disant ceci elle laissait glisser ses doigts sur le poignet et la main de la comtesse, celle-ci ne sentit point, comme il lui advenait souvent après de courtes somnolences, son cœur battre en désordre.

Elle mangea avec appétit deux rôties de pain très bien grillées avec du beurre excellent, en buvant un thé un peu pharmaceutique. Madeleine ne cessait guère de lui parler, mais ce n’était nullement un bavardage de nonne… Elle parlait posément, et Stéphanie comprenait qu’elle parlait parce qu’elle croyait avoir pour mission de parler. Sa façon de parler était d’ailleurs singulière : des phrases assez courtes, séparées par des silences où mûrissait la pensée ; peu de variation dans le ton, mais une extrême mobilité du visage, lequel, peut-être plus que la voix, accompagnait et soulignait la pensée. Nulle emphase, d’ailleurs, aucun ornement de politesse : une certaine autorité discrète, qui n’avait rien de choquant, car la voix semblait exprimer, non pas une opinion ou une volonté personnelles, mais des injonctions supérieures dont elle n’était que le truchement.

— Vous allez vous endormir presque tout de suite, murmurait la jeune fille. Pourtant ce n’est pas cette première nuit que vous goûterez tout le repos de la maison. Le méchant ennemi guette les nouvelles venues dès leur arrivée ici : il met tout en œuvre pour les dégoûter et les détourner, afin qu’elles se découragent. On n’est pas maître de son sommeil, mais on est pour une part responsable de ses rêves, parce qu’ils sont faits avec nos actions du passé… Vers Matines, c’est-à-dire en pleine nuit, vous vous réveillerez probablement… Ne vous attardez pas à penser à ce que vos rêves ont été : dites un Souvenez-vous, très lentement, en pensant bien fort à tous les mots de la prière, les uns après les autres… Je crois que vous vous rendormirez assez vite, et plus tranquillement. Moi je serai à la chapelle à cette heure-là, et je prierai de mon mieux pour vous. A quelle heure voulez-vous que j’entre dans votre chambre demain matin ? A six heures ? C’est trop tôt ? A sept ? Bien… Maintenant je vais prendre le plateau et vous laisser. A demain : que saint Étienne et les saints Anges vous gardent ! Et aussi sainte Madeleine, ma patronne à moi… La sonnette qui est près du lit éveille une sœur gardienne, mais il ne faut s’en servir qu’en cas de malaise… ou d’alarme.

La voix se tut, la silhouette noire au chef blanc se mut un instant sans bruit dans la chambre, la porte s’ouvrit et se referma. Stéphanie d’Armatt fut seule : elle n’avait pas bougé, pas prononcé une parole, comme immobilisée dans le silence par cette voix presque enfantine qui disait avec tant d’assurance — et pourtant sans emphase — des choses également simples et formelles, mais dont l’écho se prolongeait jusqu’au fond du cœur.

II

Au moment où, sa toilette de nuit hâtivement faite, Stéphanie se glissait dans les draps du lit conventuel, bien odorants de saine lessive, elle pensa :

« La prédiction de cette petite va se réaliser, mais elle n’était pas difficile à faire. Je tombe de sommeil… et je tombais déjà de sommeil tandis qu’elle me parlait. »

Elle se disait cela avec une certaine mauvaise humeur ; quelque chose d’elle se rebroussait contre la discrète influence qu’elle sentait présente autour d’elle, non pas depuis qu’elle avait franchi le seuil du monastère, non pas même depuis que la sœur Incarnation l’avait accueillie et guidée, mais exactement depuis qu’elle avait pénétré dans le corridor où le mot silence se répétait sur les murs en caractères noirs. « Idée préconçue, corrigea-t-elle, j’attendais qu’il en fût ainsi. » Ensuite, cette enfant, moitié paysanne et moitié nonne… qui avait eu avec elle un commerce de quelques moments, et dont les paroles lui laissaient une empreinte dans le cerveau, tout comme elle sentait encore sur son poignet et sur sa main le frôlement de ses doigts tièdes. Elle résista : « Bah !… c’est que je suis nerveuse… C’est la détente de la volonté après un si grand effort… » Mais déjà des images mouvantes, confuses, brouillaient le noir horizon de ses paupières closes. Et sa pensée, refoulée par l’invasion du passé dans le présent, ne lui appartenait plus…

Elle dort. Un autre décor de vie l’environne, une autre activité se meut autour d’elle : elle ne sait plus si ce décor et ce mouvement ne sont pas la réalité, et si le couvent et Madeleine ne sont pas un rêve furtif déjà effacé. Est-ce le « méchant ennemi » annoncé par la postulante qui s’est glissé à son côté, dont elle sent la chaleur corporelle contre son corps, dont les cheveux et la barbe envoient à ses narines leur acidité rousse, dont l’haleine, tout proche de sa joue, l’enivre jusqu’à la défaillance ? Mais non, ce n’est pas l’éternel tentateur. C’est la chair de sa chair, son amant au regard de sa conscience, son mari aux yeux des hommes. A lui elle appartient totalement depuis qu’il l’a prise. Le monde spirituel comme le monde réel sont devenus des instruments ou des accessoires de son amour, et n’ont de réalité que dans la mesure où ils servent l’amour. Que de fois, ainsi qu’en ce moment même, immobile contre lui qui dort, elle a chéri l’insomnie, elle l’a désirée comme d’autres désirent le sommeil, afin de prolonger cette délectation muette, cette oraison passionnée où elle attache sur lui sa pensée intense et tumultueuse, où elle se donne à lui corps et âme, cherchant avec une ardeur mystique ce qu’elle pourrait lui sacrifier encore, rêvant parfois de l’immolation comme d’un bonheur suprême ! Qu’a-t-il donc fait pour elle, cet être à part des autres êtres, à qui elle a sacrifié son passé, qui est tout son présent, et sans lequel l’avenir ne lui paraît plus imaginable ? Un titre ? La fortune ? Oui, elle les lui doit… Mais, dans ce don, elle aime, sans plus, la preuve qu’il l’a voulue plus ardemment que nulle autre… « Pour nulle autre il n’avait fait cela ! » se dit-elle orgueilleusement. D’ailleurs, qu’il soit demain sans argent et sans nom, peu lui importe… et peut-être même aurait-elle ainsi plus de sécurité ! Tant d’intrigues et de périls menacent un couple comme le leur ! Même sans fortune et sans nom, il demeurerait celui qui l’a révélée à elle-même, qui l’a proprement recréée, qui l’a baptisée dans l’amour. Sa fade quiétude de vierge, entre des parents bons et bornés, dans l’ennui d’une province moisie, lui inspire, quand elle l’évoque, une pitié tour à tour dédaigneuse ou rageuse : tant d’années perdues et où elle s’irrite d’avoir été si fraîche, si belle et pas pour lui, pour personne !… Quant au premier mariage, elle l’exècre, et d’y repenser fait fumer en elle des idées de vengeance meurtrière… Un homme, même pas épris, même pas fidèle, l’a possédée dans sa nouveauté, dans son émoi d’ignorance, et l’a privée de se garder intacte et neuve pour Celui que lui réservait l’avenir… Que de larmes versées sur cette vaine immolation ! Vouloir tout donner à l’être chéri et ne pouvoir tout donner de soi-même. Combien de fois, avec cette science effrayante qu’il possède — lui, l’amant — d’atteindre l’âme féminine en ses plus secrets replis, que de fois, la tenant enlacée et ses lèvres contre son oreille, il l’a tourmentée (et les tourments même étaient voluptueux) en lui faisant imaginer ce qu’eût été cette initiation, lui-même étant l’initiateur ! Alors, baignée de pleurs et la gorge convulsée de sanglots, mais tout son corps vibrant de volupté, elle lui demandait grâce, ne sachant si c’était l’excès de douleur ou l’excès de joie qu’elle ne pouvait endurer… Ah ! ne vivre ainsi que pour prolonger un être chéri non seulement dans la poussière animée de ses membres, mais surtout dans ce qu’il y a en soi de plus subtil, de plus mystérieusement immatériel, n’est-ce pas l’objet même de la vie d’une femme, et quelle femme ne s’immolerait pas joyeusement à l’homme qui l’a ainsi projetée pantelante dans sa destinée ?

Mais quoi ?… La source de chaleur humaine s’est subitement tarie aux côtés de l’amante… Ballottée entre le rêve et le sommeil, elle tâte de ses mains moites la froideur du lit conventuel. Elle voudrait se réveiller tout à fait, car le pressentiment du cauchemar l’angoisse. Vainement elle s’efforce : le mauvais sommeil ne lâche point sa proie. Il resserre son étreinte, au contraire, il immobilise la dormeuse comme une patiente sur un lit d’hôpital… Et voici qu’une odeur étrange (elle ne saurait dire si c’est un parfum ou une pestilence) flotte alentour. Elle la reconnaît… Ses lèvres, collées à la froideur du jade, aspirent une fumée. Auprès d’elle, a reparu le Maître de son destin, mais il n’est plus tout contre elle, la réchauffant de sa chaleur. Il est sur un autre lit… non, sur un autre divan à même le sol, près de celui où elle-même est étendue… En vain elle essaye de se rapprocher de lui, d’allonger les bras pour le toucher ; ses membres n’obéissent plus, ses muscles peu à peu se détendent ; on dirait même qu’ils fondent, comme les membres d’une statue de neige sous un rayon de soleil. Oui… plus de membres… plus de corps… Rien ne pèse plus sur l’esprit libéré, mais demeuré pourtant capable de ressentir la joie, de percevoir, de comprendre, d’exister… Flottement aérien d’une sensibilité affranchie des organes et qui cependant reste active… Ce n’est pas le monde matériel qui s’est anéanti, c’est ce qu’il opposait de limites, d’entraves à la pensée, au rêve, à la sensation. Maintenant la matière elle-même est subtilisée, absorbée, possédée par l’esprit qui plane, qui connaît tout, qui voit tout… Comme tout est pénétrable et facile ! Quel soulagement ! A-t-on pu vivre autrement que dans cet éther fluide et frais ? Où donc est celui qu’on aime ?… Il n’est ni absent, ni présent, il n’est plus distinct de soi. On n’a plus à lui obéir ou à lui résister : il est en vous et vous êtes en lui, pour toujours…