Pour toujours ?
Non. Pas pour toujours.
Un malaise bizarre commence à égratigner par moments l’insensibilité délicieuse. On dirait que la substance matérielle du monde est en train de se reformer, de s’agréger de nouveau autour de soi, et que cette substance hostile s’amoncelle, menaçante, obsédante… Ce n’est d’abord qu’un vague malaise, une oppression diffuse sur tout l’être. Puis la gêne s’accroît ; quelque chose de lourd pèse sur la poitrine : les bras, les jambes, l’estomac sont entravés. Par des gestes maladroits, débiles, on essaye de se défendre contre des frôlements. L’idée qu’on est la proie de larves ou de reptiles grouillants devient intolérable : on fait effort pour se désenchaîner ; les membres recouvrent leur usage. La sensibilité renaît et ses perceptions se précisent…
Ces mains étrangères qui lentement s’emparent de vous, n’est-ce pas les mains de l’Aimé ? Ces lèvres qui s’approchent de vos lèvres, n’est-ce pas les siennes qui vont faire revivre le baiser tout à l’heure évaporé, subtilisé dans l’éther idéal ? Rebroussement soudain de la tension nerveuse, révolte de la chair : non, ce n’est pas lui !… Les fumées narcotiques s’évanouissent peu à peu, mais la conscience des choses n’est pas encore pleinement revenue. La gorge, comme engourdie par l’amer poison, ne sait produire que de vagues gémissements, auxquels, plus loin ou tout proche, semblent répondre d’autres gémissements… Ah ! c’est l’outrage légal de la première union qui recommence, c’est la nausée de l’étreinte imposée, détestée… Qu’est donc devenu celui qu’on aime, où s’est-il retiré pour que sa compagne redevienne ainsi une proie qu’on violente ?… La nuit du narcotique et du sommeil cède peu à peu la place à la nuit vraie, la perception redevient consciente… Seulement on dirait que, brisée par cette plongée dans l’inconscient, la volonté et la personnalité s’effacent. Il survit des sens hyperesthésiés, que la violence subie ne révolte plus, qui bientôt même s’abandonnent et s’accordent… Mais quelle marée de dégoût et de honte envahira tout à l’heure la victime, quand, la clarté ranimée, elle rencontrera les yeux railleurs et concupiscents du seul être auquel son corps et son cœur aspirent, et qu’elle ne peut trahir que sous le joug de sa tyrannie, avec la complicité des coupes frelatées et de la fumée narcotique !
… Encore une fois, aux mains moites de la fiévreuse, les draps conventuels opposent leur glissante fraîcheur. Stéphanie halète : il lui semble que son cœur ne bat plus, puis tout d’un coup, le voilà qui martèle la paroi, sous son sein gauche. Le désespoir l’envahit, comme une enfant abandonnée par ses parents dans un lieu désert et inconnu. Alors une voix chuchote dans sa mémoire : « Ne vous attardez pas à penser ce que vos rêves ont été. Dites un Souvenez-vous très lentement, en pensant bien fort à tous les mots de la prière… » Un Souvenez-vous ! Se rappellera-t-elle seulement les mots de cette courte invocation, qui, de la bouche du moine croisé de Clairvaux, s’envola pour se poser ensuite sur tant de lèvres anxieuses de pauvres humains ? Voilà deux ans qu’elle ne prie plus ; elle n’ose plus prier, droite nature incapable de compromission, faite pour le refus total ou le don absolu. « Souvenez-vous, ô très miséricordieuse… » Les mots se dégagent lentement, semblent fleurir l’un après l’autre, comme de tendres iris à la surface d’un trouble étang… « … Ne méprisez pas mes paroles… » Comme au verbe d’exorcisme, les cauchemars impurs reculent, se dispersent, s’abolissent. Le cœur de la patiente bat d’un rythme rapide encore, mais régulier. Quelque chose même qui ressemble à du bien-être se glisse dans cet apaisement et l’avive : une musique intérieure, très lointaine, et dont les ondes mystérieuses sont, pourtant, dès qu’on les perçoit, chargées de force et d’accent. Mais non… ce n’est pas une musique intérieure, issue de l’âme ; elle frappe réellement le tympan, elle vient d’au delà des murailles de la chambre ; elle est comme l’émanation mélodique de ces murailles, et du corridor, et de l’escalier, et de tout le vaste édifice. Mieux écoutée, elle devient distincte : Stéphanie reconnaît la majesté du plain-chant… « Vers quatre heures après minuit… à l’heure de Matines », a dit la singulière petite compagne… C’est la voix de la prière nocturne des moniales qui monte en ce moment jusqu’au lit de la pécheresse. Ah ! qu’elle voudrait elle-même quitter ce lit mouillé de sa sueur fébrile, courir à l’appel de la lointaine psalmodie !… Mais elle est exclue de ce cénacle d’âmes vertueuses, ignorantes du mal ou blanchies par la pénitence. « Et pourtant, se dit-elle, j’ai eu une enfance et une jeunesse saines et pieuses… Et si je n’avais pas rencontré… » Elle n’achève pas. Formuler un anathème contre le dominateur, même à présent, ni son esprit ni sa bouche n’y consentent encore. Alors ? Que faire ? Il ne lui reste que les pleurs, qui coulent puérilement sur ses joues et dont le sel descend sur sa langue et sur ses lèvres, parmi les balbutiements de la prière, toujours la même, qu’elle recommence : « Souvenez-vous… » Les vagues psalmodiques de Matines bercent toujours le silence de la chambre. Sel des pleurs, sonorités de voix pieuses, chuchotement de la prière, tout cela compose peu à peu un enchantement claustral contre lequel, comme l’annonçait Madeleine, le méchant adversaire ne prévaudra pas. Voilà que le sel des pleurs se dessèche sur les joues et sur les lèvres ; que les oreilles ne perçoivent plus la psalmodie lointaine, que la langue n’articule plus les mots de déprécation. En même temps le cœur s’apaise, l’incendie des paumes s’éteint, la respiration se fait régulière. La pécheresse oublie… Dors ! On te laissera dormir. Le temps n’est pas venu pour toi de mêler ta voix aux chants de Matines. Délivrées de tous les soucis terrestres, ignorantes ou affranchies de l’amour humain, ces voix heureuses n’ont plus besoin du repos nocturne, indispensable aux cœurs meurtris par les passions et par la vie du monde. Et en cet instant même, avec le psalmiste, elles chantent pour la désolée :
« Pourquoi vous lever avant la lumière ? Levez-vous après avoir goûté le repos, vous qui mangez le pain de la douleur !… »
— Mais, s’écria Stéphanie, il fallait me réveiller, comme hier !
Elle n’avait ouvert les yeux qu’au grand jour, après neuf heures, et maintenant elle s’étonnait qu’à peine debout Madeleine lui apportât un petit déjeuner appétissant, en s’excusant qu’il ressemblât beaucoup au léger souper de la veille. Par deux fois déjà, elle avait entr’ouvert la porte pour prendre les ordres, et, devant le persistant sommeil de la retraitante, elle était repartie sur la pointe des pieds.
— Je ne voudrais pas d’un régime de faveur, insista Stéphanie… C’est pour faire une retraite que je suis venue ici.