Or, comme elle était passée sans regret de la vie paysanne à la vie du couvent, elle troqua sans orgueil la vie de moniale contre la vie d’infirmière.

C’est qu’à la vérité, pour elle, le décor extérieur, l’appareil du logement, de la nourriture, de l’habit, la considération même des autres gens ne comptaient pour rien. Le genre d’occupation, non plus, n’importait guère. Elle avait toujours vécu sans confort, et toujours travaillé. Compagne d’une retraitante ou garde d’un blessé, la besogne pratique différait peu ; Madeleine porta dans son nouvel état la même application réfléchie que dans l’autre. Les loisirs plus amples que laissait celui-ci, elle les dépensait dans les travaux de couture, dans la méditation, dans la prière, comme au couvent. La chambre qu’on lui avait assignée (celle qu’avaient successivement habitée la Montarena et Miss Croydon) était plus luxueuse que la cellule du couvent. Les repas servis étaient plus substantiels ; le linge et les vêtements qu’on lui avait imposés, de qualité plus fine et d’apparence plus coquette que son costume de béguine. Mais elle n’avait point de peine à vivre dans un parfait détachement de tout cela. En somme, sauf que son service fut surtout nocturne (elle passait la nuit dans la chambre même du blessé, étendue tout habillée sur un divan) et qu’elle dormait une partie du jour ; sauf que les offices se réduisaient pour elle à une messe matinale dans la petite église noire et blanche, elle gardait les observances de la vie conventuelle. Elle était passée d’un ordre contemplatif à un ordre charitable, voilà tout.


Et la vie intérieure ? Celle qui n’emprunte rien aux matérialités ambiantes, mais qui peut subir leur pression, lentement s’infléchir sous leur poids ? Comment s’accommodait-elle, cette vie intérieure, d’un bouleversement aussi formidable, sous l’apparente ressemblance des gestes ?

Pour le bien comprendre, il faut se remémorer ce qu’est l’ascétisme. Il consiste à faire d’abord le vide dans sa propre personnalité et à s’efforcer ensuite de remplir ce vide par Dieu. La nature de Madeleine s’était ployée sans effort à une telle discipline. Au moment où Stéphanie l’avait rencontrée, sa propre personnalité n’était vraiment plus l’objet d’aucune de ses pensées, d’aucun de ses efforts. Elle se sentait un instrument au service de certaines puissances visibles (comme ses supérieures et son directeur), mais surtout de puissances invisibles, comme sa chère patronne et d’autres dignitaires célestes, à qui elle était résolue d’obéir, même contre l’avis des puissances visibles. Quant à elle-même, à sa santé, à sa prospérité, à son repos, à sa sécurité, depuis qu’elle était adulte, elle n’y songeait jamais, jamais, jamais. La seule comparaison matérielle qui puisse donner l’idée d’une pareille âme, c’est ce fil métallique contourné en hélice que les électriciens appellent un « solénoïde ». Inerte par lui-même, s’il est traversé par un courant électrique, il devient un aimant.

Or, depuis le moment où elle avait été mise en présence du prince, une main mystérieuse avait coupé brusquement le courant spirituel qui traversait Madeleine et lui communiquait sa force d’action.

Durant les jours qui suivirent, elle se sentit vraiment inerte, et les événements firent d’elle ce qu’ils voulurent. On lui dit d’ôter sa coiffe, elle l’ôta. On lui présenta un élégant vêtement d’infirmière : elle l’accepta. On la conduisit dans une chambre pourvue du moderne confort : ce fut sa chambre. L’horaire qu’on lui signifia, elle ne le discuta pas. Plus on lui eût chargé son service, plus elle eût été satisfaite ; elle devint peu à peu la lingère du prince, en même temps que son infirmière.

Et puis, elle pria et médita comme avant.

Non. Pas comme avant.

Elle s’efforçait de continuer exactement, au cours de sa vie nouvelle, les oraisons, les méditations dont elle avait pris au couvent la précieuse coutume ; elle fréquentait toujours cette région surhumaine où elle avait passé tant d’heures d’hallucinations ferventes ou d’indicible paix. Mais le vide s’espaçait autour de sa prière, de sa méditation, d’elle-même. Elle n’avait pas perdu le secret de pénétrer dans le domaine céleste, mais dans ce domaine elle errait désormais toute seule. Aucune voix ne lui répondait. Il lui semblait qu’aucune oreille ne l’entendît…