Elle avait lu, dans l’histoire des grandes existences mystiques, bien des pages relatant semblable rupture entre le ciel et l’âme religieuse. Mais, en pareil cas, l’âme elle-même se sent aride, incapable d’élan vers là-haut… Tandis que l’âme de Madeleine restait chaude et active. Son esprit ne se refusait point aux méditations de naguère, et les paroles d’oraison fleurissaient comme avant sur ses lèvres. Seulement tout cela s’arrêtait en elle-même. L’encens qui brûlait dans son âme ne montait point vers les demeures saintes : il se consumait dans l’encensoir, et nulle spirale aromatique ne s’en évadait plus.
Pour un cœur ascétique, quel déboire plus affreux ? Elle y eût perdu l’équilibre de ce pauvre cœur, s’il fût demeuré vraiment vide, puisque le divin Visiteur, pour lequel il s’était préparé, ne voulait plus le remplir. Or son cœur n’était point vide. Elle mit quelque temps à s’apercevoir de ce prodigieux phénomène. Tout l’abandonnait, et elle n’était pas désemparée. Nulle grâce d’en haut ne rafraîchissait plus son âme, et pourtant cette âme ne se sentait pas absolument disgraciée. Pourquoi ? Madeleine pressentait la réponse que lui eût faite un confesseur. Il aurait dit : « C’est qu’une créature a pris la place de Dieu. » Eh bien ! elle protestait. Non, elle n’avait pas moins de foi ni de piété qu’auparavant. Et ce qu’elle avait fait, ce qu’elle faisait en ce moment, la volonté de sauver une âme, d’arracher une proie à la damnation en était toujours la raison dernière. Après ces crises d’inquiétude qui tourmentent les mystiques, et où ils se demandent avec angoisse si c’est le Sauveur ou le tentateur qui les inspire, Madeleine finissait toujours par retrouver l’équilibre : « Il faut continuer comme j’ai commencé. » Elle constata que le calme lui revenait peu à peu, malgré la vague de froid qui tombait d’en haut. « Donc, se dit-elle, c’est une simple épreuve ; mais Dieu me donne la force de la supporter et de remplir tout de même ma mission. »
En quoi son innocence même l’égarait… Une force la soutenait effectivement. Mais comment l’aurait-elle reconnue ? Ce qu’elle avait entendu appeler l’amour, quand elle s’éveillait à la compréhension des choses, c’était une ignoble promiscuité dont le seul souvenir lui donnait la nausée. Elle était bien sûre que rien ne ressemblait moins au sentiment de maternité céleste qui déjà l’attachait à son malade.
Elle devait d’autant mieux s’y tromper que le prince la traitait à peu près aussi mal qu’il avait, précédemment, traité Miss Croydon. La plaie du côté était lente à se cicatriser. La fièvre, amortie le matin, montait vers la chute du jour et ne s’apaisait qu’assez tard dans la soirée. Le cœur fonctionnait irrégulièrement. Des oppressions soudaines arrêtaient le souffle. Il résultait de cet état que le prince Paul, tel que le voyait Madeleine depuis qu’elle veillait à son chevet, n’était plus celui qu’avaient connu Stéphanie ou la Montarena. C’était un enfant souffrant et grognon dont seuls pouvaient endurer l’irritabilité, les lubies, l’injustice fantasque, un automate britannique comme Miss Croydon, un vieux diable recuit comme Osterrek ou une petite sainte comme Madeleine. La lueur d’amabilité qu’il avait laissé entrevoir à celle-ci, le jour de la présentation, effet de l’imprévu et de la curiosité, n’avait plus éclairé leurs relations. Au contraire, on eût dit qu’il lui en voulait d’être jeune, vive, plaisante à regarder. Elle l’avait entendu dire à Osterrek :
— Les femmes me dégoûtent tellement que, la nuit, quand je me réveille, cela m’agace de voir cette gosse dormir sur le divan, avec son air d’ange. Je crois que je finirai par la ficher dehors comme la Croydon, et que je la remplacerai par un gros infirmier à moustaches qui sentira l’alcool et le tabac.
A quoi Osterrek avait répliqué :
— Mais non !… mais non ! Gardez votre ange, monseigneur. Vous ne vous en repentirez pas.
— Tu crois ?
— J’en suis sûr.