Et lui ?
Lui ne pratiquait ni ne souhaitait aucun renoncement. Ignorant son état réel, il se jugeait en plein essor de convalescence. Tout à l’heure, quand il était proche de Madeleine et qu’on était venu lui dire : « Madame la comtesse attend Son Altesse au salon », il avait brusquement suspendu son effort de consoler la jeune fille, et il avait couru, plein de curiosité entreprenante, au tête-à-tête avec Stéphanie.
Ainsi, dans le même banal appartement d’hôtel, deux épisodes de la triple aventure se jouaient en même temps, — leurs scènes séparées uniquement par la chambre vide du prince.
Dans le salon où les glaces avaient reflété naguère l’image de la danseuse nue, il y avait deux amants un moment dissociés, puis ramenés aux prises, chacun en arrêt sur sa proie, corps ou âme… Et dans la chambre de Madeleine, sur le fauteuil où le prince l’avait laissée, les yeux fixes et secs, la tête douloureuse, les mains ardentes traînant sur les genoux, il y avait un petit être au grand cœur, naguère en possession de la paix céleste, l’ayant quittée pour la folle entreprise de sauver un inconnu, un être à qui cette tâche allait être arrachée, et qui se sentait au moment d’être précipité dans le vide.
Elle pensait :
« Il faut que je parte d’ici… avant qu’ils ne reviennent, car ils vont revenir tous les deux, et cela, non ! Je ne peux pas… J’irai trouver l’abbé Nervi, le supplier de m’envoyer où il voudra, converse… servante. Sûrement il m’aidera. Allons !… Il faut se dépêcher ; dans quelques instants ils vont revenir ensemble. Et je reste là, comme si j’étais percluse ! Mais qu’est-ce que j’attends ? qu’est-ce que j’attends ? Oui… J’attends la fin de leur conversation, ce qu’ils vont décider… »
Sans le savoir, elle attendait autre chose : l’aboutissement d’une crise intérieure qui avait commencé lorsqu’elle avait appris l’arrivée de Stéphanie, et qui, depuis, fermentait en elle, évoluant vers son paroxysme depuis qu’elle les savait ensemble, à vingt pas d’elle, isolés, enfermés…
Vers ce tête-à-tête invisible se tend une imagination dont la force et la vivacité furent développées par la culture ascétique. En cet instant, elle ne peut pas penser à autre chose qu’à Stéphanie et à Paul, qui furent amants, dont elle a connu, par les aveux de Stéphanie, la vie d’amants. Ces deux amants dont elle déteste le péché, elle les admire l’un et l’autre ; ils lui ont appris l’un et l’autre que l’amour n’est pas nécessairement abject, qu’il change de figure selon les êtres qu’il unit. Vague réhabilitation dont elle n’a pas eu conscience jusqu’à présent. Aujourd’hui son imagination transforme en un tableau animé l’objet de sa méditation, fait vivre devant ses yeux la rencontre. Qu’ils puissent tenir compte d’elle, chétive et dédaignée, elle sent bien que non ! Bien sûr, ils ne pensent qu’à eux-mêmes ; leur péché les ressaisit et ils redeviennent amants. Elle croit les voir, elle gémit de douleur. Quelque chose d’instinctif, en elle, proteste, crie : « Moi !… moi !… » Avec le poison de la jalousie féminine, le poison du désir glisse dans ses veines pour la première fois, et elle apprend l’amour par la douleur.