Or, si elle avait regardé de ses yeux corporels, au lieu de l’imaginer, ce qui se passait dans le salon clos, voici ce qu’elle aurait vu.

Les deux interlocuteurs avaient franchi la première étape. Il n’était plus question entre eux du confort de l’hôtel, de l’attrait de la station, de la longueur du voyage entre le couvent et cette station, ni même des apparences de santé ou de fatigue que montraient leurs visages. Tout cela s’était volatilisé sans laisser à la conversation le moindre aliment. Encore moins (quoi qu’imaginât l’innocence embrasée de Madeleine) pouvait-il s’agir entre eux d’une brusque reprise de caresses. Paul avait perçu, dès l’abord, une Stéphanie glacée. D’ailleurs, il ne renonçait à rien, l’ayant jugée désirable, tout en notant la lourde trace, sur sa beauté, des mois échus en son absence… Certain vers de Baudelaire (la pêche meurtrie) sillonna sa mémoire. Mais, jugeant prématurée une offensive, il se divertissait à n’aider en rien l’adversaire. Il affectait de trouver cette visite tellement naturelle que nulle explication n’était nécessaire. « Ce n’est pas moi qui l’ai appelée, donc c’est elle qui est « demanderesse » ; qu’elle se débrouille… Elle est fort belle, toujours. » Il la détaillait impudemment, seul des deux à l’aise dans le silence contraint qui s’appesantissait sur eux. Il fallut bien que Stéphanie parlât. Fâcheusement pour elle, l’accueil cérémonieux de Paul l’avait énervée ; elle reconnaissait son procédé pour prendre l’avantage dans un débat, rien que par l’ironique impassibilité. Elle aborda de biais l’objet essentiel :

— Osterrek vous l’a dit, n’est-ce pas ? J’ai voulu accourir auprès de vous dès que j’ai connu votre accident. Je n’ai pas pu.

— Est-ce qu’on vous avait enfermée ? questionna le prince avec le plus grand sérieux.

— Vous savez ce qui m’a retenue, répliqua Stéphanie sans accuser le coup. Vous me reconnaissez certainement le droit, dans le désarroi de ma vie, d’avoir demandé à ma religion un abri… et une direction.

Paul s’inclina sans rien dire.

— Cette fois, je suis autorisée, reprit-elle, et vous pouvez disposer de moi.

Comme Paul écoutait toujours, elle dut continuer.

— Mon dévouement pour vous n’a pas fléchi, Paul… Et je crois… je suis sûre que ma présence ici aura un bon effet sur votre santé d’abord, et puis… sur l’opinion… Elle vous touche peu, je le sais, mais le moment est peut-être venu de… ne pas la négliger.

— Je ne comprends pas ? interrompit le Prince que ces derniers mots seuls avaient égratigné. Me trouvez-vous déjà arrivé à la minute où il faut préparer un beau départ ?