— Je demande une tasse de thé ?…

— Volontiers.


Madeleine, entendant battre des portes et des pas circuler dans la chambre, souleva le rideau tendu entre cette chambre et la sienne, où elle avait fait la nuit. Elle vit, dans le crépuscule de la pièce vide, passer un maître d’hôtel portant un plateau. La porte du petit salon fut ouverte. Il était très éclairé ; Madeleine distingua Stéphanie assise sur le canapé ; puis, le plateau déposé sur le guéridon et le maître d’hôtel s’effaçant, elle aperçut le prince qui s’approchait et prenait place à côté d’elle sur le divan. Ensuite la porte se referma, tirée par le maître d’hôtel, qui repartit les mains vides. Madeleine poussa un gémissement qui avorta dans sa gorge… Elle se traîna jusqu’au fauteuil. Ses yeux évoquaient dans la nuit le torse nu du prince, avec sa coupure sanglante, plus nettement que ses yeux ne l’avaient jamais vue.

La comtesse, cependant, faisait avec aisance le ménage du goûter. Paul la regardait et ses narines de chien de chasse la respiraient d’aussi près qu’il pouvait. Elle s’en aperçut et en fut incommodée. Ils effleurèrent leurs tasses, s’observant à la dérobée. A cette minute, Stéphanie comprit qu’elle pouvait faire de lui ce qu’elle voulait, demander le mariage catholique, demander qu’il la fît reine et la couvrît d’apanages ; il suffisait d’un abandon. Elle pensa cette oraison jaculatoire : « Mon Dieu ! ôtez-lui le désir… car, s’il y cède, moi je ne céderai pas. Et alors tout est perdu. » Les artifices de sa coquetterie passée ressuscitèrent dans ses gestes, et aussi dans ses regards et ses paroles. Ainsi s’établit entre eux, pendant un temps assez long, une convention dont aucun n’était dupe. Toutefois Paul ne suivait plus le jeu de sa partenaire. « Elle sait bien qu’elle me tient et elle lâche prise ?… » Il n’était déjà plus capable de se contenir, car, par un effet assez ordinaire, la maîtresse ancienne, ranimant par sa présence la mémoire des sens, le bouleversait plus qu’une nouvelle aventure. Comme le bras de la comtesse atteignant un citron passait sous ses lèvres, il baisa au vol la place naguère encerclée par le bracelet des heures. Le recul du poignet fut si brusque que le citron roula jusqu’au tapis. Elle voulut sourire :

— Voyez ! J’ai perdu l’habitude…

Mais lui ne sourit pas. Il réfléchissait. Il craignait d’avoir compris ; et sa figure trahissait une angoisse autrement profonde que celle d’une galanterie rabrouée. Stéphanie perçut le péril et se gourmanda intérieurement. Ce fut elle qui lui prit les mains, qu’elle sentit incendiées par la fièvre.

— Paul !…

— Eh bien ?

— Vous avez vu juste. Je ne suis pas venue ici seulement pour soigner votre corps.