— Je vous dis de me laisser, répéta-t-il.

Il avait sonné, et le valet de chambre était sur le seuil.

— Reconduisez madame la Comtesse.

Elle dut obéir. Derrière le rideau soulevé, Madeleine la vit traverser la chambre, dont ce domestique ouvrit la porte extérieure avec une hâte respectueuse, et disparaître.

XVIII

La nuit…

La nuit, lâche ennemie des faibles : elle abuse contre eux de sa force obscure, insaisissable. Les enfants, les sans-asile, les malades s’épouvantent à sentir qu’ils sont sa proie désarmée : les malades surtout, que leur impotence lui livre enchaînés. Alors le monde, autour de leur lit chétif, s’espace, se vide, les abandonne à leur souffrance et à leur angoisse. Alors ils pensent : « Nous sommes un déchet, un rebut ; on nous tolère ; on ne nous achève point ; mais, le matin venu, le monde ne s’apercevra même pas si nous ne nous réveillons pas avec lui. »

L’ombre de la nuit passagère rejoint ainsi, pour consommer leur détresse, la grande ténèbre éternelle.

Heureux, parmi ces désolés, ceux que des mains pleines de santé retiennent au bord du ravin d’épouvante. Ils se raccrochent à cette chose vivante, capable de résister à l’ennemi. Par la vue, par le contact, par l’avide aspiration des paroles et du bruit, des pas qui rompent le silence hostile, ils s’incorporent à un organisme sain et fort, ils s’abritent contre la nuit… Les mains de Madeleine, ses yeux de lumineuse poussière, son visage rayonnant de jeunesse et de vigueur paysanne, l’articulation lente et sûre des mots qu’elle prononce : quel bienfait vaudrait celui-là pour le débris humain dont elle veille l’insomnie… Il l’a appelée au secours dès que l’autre femme l’a laissé seul après l’avoir frappé au cœur. Sa détresse égoïste n’a pas eu un mot de repentir ou de pitié pour le mal que l’humble gardienne a enduré, qu’il sait qu’elle a enduré. Il a dit brièvement, sèchement :

— Aide-moi à me coucher. Et que personne n’entre, personne… tu entends ?