Mais, dans la calme tiédeur du lit, sa colère s’est peu à peu détendue. Il s’est laissé bercer, caresser par l’enfant maternelle, comme un enfant plus débile. Devant elle, si humble, si discrète, pourquoi se contraindre ? Il a laissé couler des larmes qui l’oppressaient et dont le cours l’a soulagé. Il s’est plaint puérilement du mal qu’il a souffert. Il a confessé la peur atroce qui l’étreint depuis que des mots irréparables ont été prononcés : la peur de mourir. Oui, ce même prince Paul qui, dans les combats du front oriental, s’est fait gourmander et punir par ses chefs pour sa témérité maladive, la peur de mourir le mue en un chiffon humain. Il s’agrippe aux poignets de Madeleine.
— Dis-moi la vérité. Pas de dérobades ni de défaites. Est-ce que je suis perdu ? Je veux savoir !
Ah ! le solide appui, l’efficace réconfort — ce regard, inflexible sous l’attaque de son regard et la réponse de cette bouche qui ne peut pas mentir :
— Jamais le médecin ne m’a dit pareille chose. Vous avez été en danger, alors que vous ne pouviez pas vous lever. Mais quelle maladie ne comporte pas de danger ? Une des novices de la Quarantaine est morte à vingt ans sous nos yeux pour une piqûre de mouche.
Il pense :
« Comme c’est vrai, ce qu’elle dit ! On ne sait rien à l’avance… J’ai été déjà plus malade que je ne suis, et j’ai guéri. »
— Si tu me soignes bien, fait-il, je ne mourrai pas. J’ai confiance.
— Je vous soignerai de toutes mes forces.
Les mains de l’ange, à force d’être serrées et retenues, sont presque douloureuses. Et il ne lui permet pas non plus de se taire ; il veut l’entendre parler, car cette voix l’empêche de penser par lui-même. S’il était capable, dans sa détresse, de comparer ce qu’elle dit avec ce qu’a dit Stéphanie, comme il admirerait le don inné, chez la paysanne inspirée, de l’apostolat consolateur ! Pourtant, elle ose lui parler de cela même qui l’épouvante, de la Visiteuse suprême dont il croyait tout à l’heure entendre le pas derrière le seuil. Mais dans les propos de Madeleine, il ne s’agit plus d’un danger qui le menace, lui, le malade. Elle raconte avec simplicité comment elle-même envisage le terme de sa propre vie ; combien il est aisé, quand le cœur est paisible et net, de vivre amicalement avec une telle pensée. « Je serais bien malheureuse, dit-elle, si je devais échapper au sort commun, et voir éternellement les jours et les nuits se succéder… » Il écoute avidement. Il lui semble que le péril n’est plus pour lui seul ; que c’est comme au front d’Orient : une menace confuse, aussi probable pour n’importe qui que pour soi. On ne sait où l’obus éclatera ; on se fie à sa chance. Et la Visiteuse effrayante finit par se muer en une compagne douce et pitoyable qui nous suit tout le long de la vie et se rapproche enfin de vous pour soutenir et recueillir les derniers pas.
Madeleine sentait mollir peu à peu l’étreinte angoissée de ses mains et leur fièvre fléchir. Les paupières du malade commencèrent de battre, puis s’abaissèrent. Cependant Madeleine ne cessa point de parler, connaissant le pouvoir de sa voix… Mais, peu à peu, au lieu de l’exhorter, elle murmura simplement des prières. Non pas uniquement des prières apprises, mais ses prières « à elle », ces conversations implorantes qu’on ne lui avait jamais enseignées, et qu’elle n’interrompait guère, à travers les travaux de sa vie… « Ma chère patronne, je vous supplie de réconcilier ce pécheur, et je m’offre à être sa rançon. Le Sauveur s’est bien chargé des péchés du monde : une pauvre petite chose comme moi ne peut-elle pas être sacrifiée au salut d’une âme ? Ma chère sainte patronne, je vous en prie, je vous en prie… »