— Non, monseigneur. Elle est toujours au Bellevue.

Et, là-dessus, ils n’ont rien dit de plus.

Enfin un troisième visiteur pénètre quotidiennement, à la nuit tombée, dans le Palace et dans la chambre, si discrètement que, chaque fois, il apparaît au chevet du malade sans que nul bruit de pas ou de porte l’ait annoncé. D’ailleurs, sa taille est très petite et sa soutane noire semble se diluer comme une ombre dans l’ombre.

Le reste des heures, le malade et l’infirmière les passent tête à tête. Madeleine a livré son secret à cette oreille d’ombre qui déjà l’écouta dans l’église noire et blanche. Comme naguère sur Stéphanie, le Ego te absolvo est descendu sur elle. Et voici que de nouveau les voix d’au-delà conversent avec elle… Sûre de sa réconciliation, elle ne se défend point d’aspirer dans sa mémoire et dans son cœur la forme mortelle de son maître, pour l’y garder autant que dureront cette mémoire et ce cœur. Et lui, écoutant la voix lente et pressante qui lui verse la paix, apprend à ne pas avoir peur.


Il mourut l’avant-dernière nuit de novembre. Dans la journée, respirant avec peine, mais calme et lucide, il avait reçu l’onction des mains de l’abbate Nervi. Un peu plus tard, le comte Osterrek et la comtesse d’Armatt, introduits quelques instants, avaient entendu ses adieux. Son désir formel fut ensuite d’être laissé seul avec Madeleine. Il lui livra ses mains et ne prononça plus une parole. Tant que ses yeux eurent la force de regarder, il la regarda. Puis, comme tous les soirs précédents, Madeleine le vit fermer ses paupières. Et ce fut par le contact des mains qu’elle sentit défaillir peu à peu la chaleur vivante de son maître bien-aimé.

Il avait signifié sa volonté de reposer dans le cimetière de la petite ville lacustre. C’est un jardin d’arbres verts, peuplé d’abondantes et naïves sculptures. Toute la population passagère et un grand nombre d’habitants suivirent le cortège que conduisait Osterrek, représentant officiel de la famille royale. Stéphanie, non plus que Madeleine, n’y figuraient point. On ne put, faute de temps, qu’installer provisoirement sur la tombe une dalle et une croix de marbre. Elles disparurent vite sous les chrysanthèmes, les mimosas et les roses que les assistants — surtout des femmes — y déposèrent.

XX

Devant ces fleurs entassées, qu’épargnait le temps doux et sec du pacifique automne, la comtesse d’Armatt vint prier le lendemain aux environs de dix heures. Elle partait, l’après-midi même, pour le couvent de la Quarantaine.

Elle pria, le cœur écrasé de chagrin. La discipline ascétique avait ranimé dans ce cœur une foi trop sincère pour que la mort d’un être chéri, surtout une mort pénitente, la désemparât. Elle souffrait (et s’accusait de souffrir) parce que le rachat du pécheur s’était accompli en dehors d’elle, parce qu’elle en avait été exclue. Certes, Paul l’avait reçue à son chevet, avait sollicité son pardon et s’était recommandé à sa ferveur. Mais une autre avait recueilli son haleine expirante, après l’avoir, par une sorte de magie, converti et réconcilié. Cette autre, Stéphanie l’avait entrevue au moment de quitter le prince, si touchante et vraiment si belle que, par une brusque intuition, elle avait tout compris.