C’étaient deux molosses formidables, presque identiques de taille et de poil, gris de fer. Ils se turent dès l’approche de Madeleine et vinrent ramper à ses pieds, grondant d’amour. Elle leur caressa la tête.
— Ils sont féroces, dit-elle à la comtesse qui n’osait s’approcher. On les lâche la nuit, et je vous assure que le parc est en sûreté. Mais ils me connaissent, et, près de moi, vous n’auriez rien à craindre. N’est-ce pas, mes petits frères ?…
Ils tiraient sur leur chaîne pour flairer Madeleine et la lécher.
— Allons, soyez sages. Rentrez dans vos niches.
Ils obéirent, silencieux et maussades.
— C’est toujours moi qui les nourris, dit Madeleine.
Si juvénile, presque puérile dans ce qu’elle appelait les heures de récréation, la postulante n’en accomplissait pas moins sérieusement sa fonction de monitrice. Stéphanie, distraite, anxieuse, ne l’écoutait pas toujours dans ce rôle : mais rien ne décourageait ce bon vouloir actif. Nul ton de prédication, d’ailleurs, nulle pose : mais pas l’ombre de timidité, et une ténacité aussi douce qu’inflexible. Madeleine ne faisait jamais allusion aux soucis, aux regrets qui pouvaient tourmenter la retraitante. Jamais elle ne l’interrogeait. Mais on eût dit qu’elle en suivait l’action intérieure reflétée sur le visage. Stéphanie en fut quelque temps gênée : puis elle s’y habitua, et cette concordance secrète de leurs deux pensées lui fut un réconfort. Son cœur ne fut plus pincé d’angoisse quand une réplique de la jeune fille s’adaptait exactement à une idée qu’elle n’avait pas exprimée, à une sensation qu’elle cachait. Par exemple, comme l’écume de certains souvenirs d’amour, un soir, montait en elle, et qu’elle s’y attardait, ne sachant plus s’ils lui faisaient horreur ou s’ils la tentaient, Madeleine dit : « Les pensées et les images dont nous ne voulons pas, le démon peut les amener jusqu’au seuil de la cour, et même les pousser contre le bord de la maison… Mais il dépend de nous de les empêcher d’entrer. Alors, c’est un plaisir de les entendre, comme de méchantes bêtes, gratter rageusement aux portes et essayer de forcer les contrevents… » Et elle éclatait de son jeune rire, comme si elle se rappelait d’amusants sièges soutenus ainsi contre le Malin… « Propos de couvent ! se disait Stéphanie : on n’est pas maître de sa pensée… » Mais, au prochain assaut, la parabole comique des portes grattées et des contrevents forcés lui revint à la mémoire, et le flot du passé, roulant ses douleurs moins détestables que ses bonheurs, recula.
Il y eut encore, dans ces heures lentes, les offices dans la chapelle froide, les lectures, dans la chambre, des ouvrages édifiants envoyés par Sœur Incarnation. A la chapelle, Stéphanie souffrait d’une sorte de paralysie de sa sensibilité, et parfois d’une hostilité contre le décor environnant, contre les autres retraitantes qu’elle ne voulait pas connaître, contre le couvent même. C’est là, faisant les gestes de la prière, qu’elle se sentait le plus près de renoncer à toute pénitence, de fuir le couvent, de rejoindre le Maître de sa vie… « Qu’est-ce que je fais ici ?… Ce n’est point ma place… J’ai rêvé une chose impossible… » A ces moments-là, si Madeleine n’eût pas été à genoux auprès d’elle, elle serait partie rompant la neuvaine… Mais Madeleine était là, et déjà son âme avait besoin de cette autre âme mystérieuse.
Les lectures dans sa chambre retenaient mieux sa pensée, surtout quand c’était Madeleine qui lisait à haute voix. Madeleine lisait lentement, avec un léger accent de sa province, mais sans jamais buter sur une syllabe, et avec une intelligence merveilleuse. Elles lurent ainsi des pages de l’Imitation, mais Stéphanie en éprouva une réelle souffrance : elle se sentait si loin de ces régions spirituelles ! Madeleine s’en aperçut et prit un autre livre. C’était une Vie de Sainte Thérèse, fondatrice des Carmélites déchaussées, publiée au XVIIIe siècle par M. l’abbé Godescard, chanoine de Saint-Honoré. La partie anecdotique et historique de l’ouvrage, surtout celle qui raconte l’enfance et la jeunesse de la sainte, réussit à attacher Stéphanie : elle écoutait d’ailleurs avec plus de curiosité que d’onction. Il y eut une page où l’auteur, interrompant sa narration, citait un passage tiré des mémoires de son héroïne. Elle y évoque les difficultés que lui opposa l’oraison, aux débuts de sa vie conventuelle.
« Je me sentais, dit-elle, attirée par les liens célestes : ceux de la terre me retenaient captive. Je ne pouvais enfermer mon esprit en moi-même sans enfermer avec lui mille vanités. Qu’une âme est à plaindre, de se trouver seule au milieu de tant de périls !… Aussi conseillerais-je de se lier d’amitié, dans le commencement surtout, avec des personnes qui pratiquent les mêmes exercices… »