— Ensuite, reprit le prêtre, vous vous êtes séparée de votre mari, après quelques mois de vie commune. Oui… je sais… Il avait de graves torts envers vous. Vous avez quitté le pays, et vous avez vécu, fort dignement, m’a-t-on dit, à l’étranger, gagnant même votre vie comme… institutrice dans une famille de diplomates. Vous avez suivi cette famille dans les divers postes où son chef fut nommé successivement… Et c’est dans le dernier que le prince Paul vous rencontra et vous fit divorcer.

Un sanglot opprimé par la morsure des dents dans un mouchoir arrêta le Père, qui jusque-là avait parlé face aux casiers de son bureau, sans regarder la femme en noir abattue, tapie comme une blessée sur le fauteuil rustique. Sa voix se timbra un peu plus, fut moins neutre, plus humaine quand il reprit, cette fois tourné à demi vers elle :

— Ce n’est pas pour vous humilier, ma fille, que je vous dis tout cela. Au contraire. C’est pour vous épargner un récit que vous seriez probablement hors d’état de faire, ou bien… des séries interminables de questions et de réponses. Je vous dis d’abord ce que je sais de vous, de votre vie. Ensuite… ensuite je serai bien obligé de vous interroger. Et… mon Dieu !… m’y voilà… mon savoir est à bout, en ce qui vous concerne, sauf que la Supérieure m’a fait lire la lettre où vous postuliez une retraite ici… et aussi (il hésita une seconde)… que j’ai lu dans le journal, tout à l’heure, une courte dépêche annonçant que le prince a quitté à son tour sa famille et son pays.

— Il est parti !… fit la retraitante, redressée sur son siège comme par l’effet d’une explosion toute proche.

Elle osa regarder le Père Orban, et, dans cette figure triangulaire barrée par un nez un peu oblique et surmontée d’un crâne tondu, elle rencontra les yeux du moine, d’un bleu de plomb tranché, qui luisaient dans une peau rougeâtre, tannée, bourgeonnante par plaques.

Les deux regards se frôlèrent, s’enlacèrent comme un coup fourré d’épées, et très vite Stéphanie déroba le sien ; une vive rougeur avait inondé ses joues et son front.

— Cela vous émeut ? reprit le Père avec un peu de sarcasme dans le ton. Eh bien ! vous avez tort d’être émue. Le départ de votre époux civil (l’adjectif fut proféré sans le moindre soulignement vocal) n’a aucun rapport avec le vôtre… La dépêche laisse entendre discrètement que le prince n’est pas parti seul.

Stéphanie sanglotait presque sans bruit. Puis elle essaya de se réfréner, balbutiant : « Pardon !… pardon !… »

— Voilà donc la situation, reprit le Père Orban très calme. Envisageons, n’est-ce pas, les choses telles qu’elles sont. Vous avez quitté la première le domicile conjugal, pour des raisons que je ne connais qu’en gros, et sur lesquelles j’aurai des éclaircissements à vous demander, si vous désirez que je dirige utilement votre conscience.

A une pause que fit le Père, Stéphanie répondit par un signe d’assentiment très net.