— Bon !… C’est bien, n’est-ce pas, le 13 juillet dernier que vous vous êtes libérée ?… Et dans l’intervalle, vous vous êtes arrêtée à Arnheim, d’où vous avez écrit à la Mère Supérieure et où vous avez reçu sa réponse ?

Stéphanie acquiesça deux fois.

— Eh bien ! moins de six jours après votre départ, le prince Paul s’est évadé lui aussi de la cour et du royaume paternels. Une femme l’accompagnait, ou bien il allait la rejoindre… la dépêche que publie le journal ne l’indique pas avec précision.

— Je sais qui elle est ! interrompit vivement Stéphanie. Une fille de théâtre… pas même… une fille de music-hall, sortie des bouges de Cagliari, qui se fait appeler la Montarena.

— Peu importe, coupa avec une certaine sévérité le Père Orban. Hors des lois précises que Dieu a établies pour l’union de l’homme et de la femme, l’importance du péché ne se mesure pas à la quantité sociale ni même morale du complice.

Il s’arrêta, considéra la pénitente qui tremblait d’émotion ; puis il reprit avec plus de douceur :

— Dieu vous tiendra compte certainement de ce que vous n’avez pas attendu d’être vous-même abandonnée pour rompre les liens… qu’il n’avait pas bénis : ne disons rien de plus pour le moment. Votre lettre à la Mère Supérieure (écartant un peu son fauteuil de bureau, il prit son menton aigu dans la paume de sa main gauche et parla plus lentement) dit, si mes souvenirs sont exacts, que « vous n’avez pas cru devoir supporter plus longtemps le genre de vie que vous imposait le prince Paul ».

— Oui, c’est cela, dit Stéphanie. Je ne pouvais plus… je ne pouvais plus.

— Il faudra me dire ce qui était survenu de nouveau dans votre ménage, pourquoi ce que vous aviez supporté un certain temps vous paraissait tout d’un coup insupportable… Non, pas tout de suite, fit-il en arrêtant de la main une réplique que les lèvres de Stéphanie allaient proférer… Continuons à bien fixer vos… coordonnées présentes, comme on dit en géométrie.

Il ne la quittait pas des yeux, maintenant, et ses yeux à peine allongés, presque ronds, fixés sur la jeune femme, donnaient à celle-ci l’impression qu’elle était parcourue des pieds à la tête par ce regard, comme avec une lance un jardinier arrose une plante de la racine à la cime, et en fait ainsi quelque chose de pénétré par l’élément humide, quelque chose de plus souple, de plus poreux… Mais comme pour la plante, de cette pénétration intime et totale résultait pour Stéphanie une relâche, un bienfait.