Elle n’était venue là que pour y trouver un refuge provisoire, de bonne renommée et de défense inviolable. « Une neuvaine ou deux », avait postulé sa lettre à la Mère Supérieure, quand, au lendemain de son évasion de la Cour, elle tremblait, dans des logis de hasard, de voir surgir en sa présence le Maître de son destin. L’acclimatement avait été dur. Sans l’angoisse de penser : « Où irai-je, si je pars ?… » et surtout sans l’assistance de Madeleine, peut-être n’aurait-elle pas achevé le troisième jour au couvent. Ainsi la première emprise, sur son âme désorientée, fut celle du lieu lui-même : silence et sécurité. La seconde fut l’amitié mystique. Quand le Père Orban intervint, l’âme déjà s’épurait et retrouvait l’équilibre : il la confirma rudement, sachant bien que la tendre vigilance de Madeleine panserait les plaies de cette flagellation nécessaire. Et tout cela, pourtant, n’eût pas retenu Stéphanie au cloître (elle devait bientôt en toucher la preuve). Ce qui la fixa dans l’asile de prière et de rédemption, ce fut d’avoir versé dans le cœur de la jeune fille l’amertume passionnée de son propre cœur, d’avoir assisté au prodigieux émoi provoqué par cet aveu, d’avoir entendu la voix inspirée de Madeleine s’écrier par trois fois : « Il faut le sauver. »

Le scrupule qu’elle en ressentit d’abord, le scrupule un peu jaloux de mêler cette enfant pure à la rédemption d’une âme si dangereuse, ne tint pas longtemps contre le magnifique apaisement qu’établirent en elle ces simples mots : « Il faut le sauver ! » Enfin, sa vie avait un but ! Oui, le sauver. Et, pour le sauver, s’épurer soi-même, devenir quelque chose de saint et d’inspiré comme cette petite servante du Seigneur. « Voilà mon rachat » commença de penser Stéphanie. Elle sentait s’écailler cet enduit de scepticisme qui revêt les consciences mondaines, témoins de tant de dépravations admirées, de tant de crimes d’avance absous. Le sauver ! C’était d’abord le droit de penser à lui, de parler de lui à une oreille complaisante, bientôt plus que complaisante : avidement complice. Elle-même, d’ailleurs, n’y redoutait plus aucun danger. L’évocation constante du passé laissait en elle le désir amorti. Bien plus, ce qui lui restait d’amour pour l’absent se muait peu à peu en cette abnégation, mêlée d’altruisme et d’égoïsme, où la charité, tout en sauvant autrui, cherche son propre salut.

Grâce à cette convergence des deux âmes féminines autour d’un même objet, la confession de Stéphanie fut préparée en commun. Dans cette confession, ne s’agissait-il pas, en effet, de lui, toujours de lui ! Comme autour d’un ange de damnation, le passé impur de Stéphanie ne tournait-il pas autour de lui sa ronde diabolique ? Et puis, livrée à elle-même, Stéphanie eût été incapable d’achever et d’ordonner l’inventaire. Madeleine, au contraire, moins encore par éducation que par une sorte de génie, possédait l’art subtil des mystiques, l’art de fixer étroitement son attention sur sa propre conscience, d’inventorier minutieusement ce qu’elle contient de bien et de mal, et cela non pas sans effort, certes ! ni sans douleur, mais avec l’intérêt passionné d’un bon jardinier qui inspecte chaque plante après l’autre et, sans chercher à s’illusionner le moins du monde, constate que celle-ci est saine, et celle-ci malade ou mourante. Madeleine fut le premier confesseur de Stéphanie.

« Impossible ! s’écrieront les mondains. Cette amoureuse de chair et d’esprit, cette familière des hommages, va se dénuder l’âme devant l’orpheline sans autorité, sans culture, qui lui est donnée comme une sorte de femme de chambre ? Et elle lui confiera de tels secrets, inutilement, puisque le lendemain il faudra les redire au confesseur ! »

Impossible, peut-être, hors l’atmosphère spéciale du couvent. Mais des murs interminables enceignent ce territoire, vénérable et par ses souvenirs de sainteté et par ses blessures de guerre. Les corridors voués au silence, les escaliers où ne montent et ne descendent que des pas feutrés isolent la cellule aux murs polis, que seuls décorent la croix et le cadavre de Jésus. Sous la fenêtre aux rideaux de percale s’étendent les pelouses austères, les bosquets du parc sans fleurs. La pécheresse se sent cloîtrée hors du vrai cloître, livrée à elle-même et pourtant prisonnière, arrachée de tout ce qu’elle aima, sans qu’aucun autre objet d’amour lui soit offert. Au delà de ce lazaret moral, elle devine l’ardeur consolatrice d’une vie intense, intense à l’égal de celle qu’elle a menée dans le désordre et le stupre, mais radieuse d’innocence et de sérénité. De cette vie, la petite représentante est là tout près d’elle, humble et glorieuse, soumise et autoritaire, la petite servante du Seigneur qui n’est point exclue, elle, du vrai cloître, qui n’en est sortie qu’en missionnaire, pour assister la pécheresse. Ah ! qu’une seule âme humaine, imprégnée de foi mystique et qui s’ouvre à vous, est plus attirante que le plus dévot des sanctuaires ! Si cette âme, surtout, sans perdre rien de son odeur de sainteté, s’enflamme au contact de votre douleur, la revit avec vous, et semble contristée de vos péchés comme si elle en prenait la charge ! Ce fut assurément un entretien extraordinaire et tel qu’en durent entendre aux premiers âges de la Croix les palais des païennes converties par leurs esclaves chrétiennes. Dans le soulagement d’un aveu plein de passion, la pécheresse avait bien oublié son scrupule d’un instant : cette petite figure extatique avait beau s’animer à l’évocation du magicien funeste, et questionner pour connaître sa figure, ses paroles, son cœur, Stéphanie ne voulait plus voir dans cet intérêt fervent qu’une ardeur de la charité.

Ainsi leurs deux consciences communiquèrent comme deux vases mystérieux. En même temps qu’elle lui confessait sa vie de péché, Stéphanie apprenait à connaître Madeleine. Muette et impénétrable sur les instructions qu’elle recevait du Père Orban et de la Mère Supérieure, Madeleine ne se défendait aucunement quand Stéphanie l’interrogeait sur son passé, sur l’état de son esprit et de son cœur, ou quand elle cherchait à s’initier au mystère de sa piété.

Une chose semblait inexplicable à Stéphanie, c’était que Madeleine, dans l’état de perfection où elle lui apparaissait, ne prononçât pas ses vœux et ne parlât même pas de les prononcer dans un avenir prochain. Questionnée là-dessus, elle faisait toujours la même réponse souriante :

— J’attends que ma sainte Patronne me le commande.

— Mais est-ce qu’elle vous le défend ?

— Il me semble qu’elle me dit d’attendre.