— Mais, questionna Stéphanie, n’est-ce pas ce que les mystiques orthodoxes appellent l’extase ?

— Oh ! non, protesta vivement Madeleine. Je ne me sens nullement arrachée à la terre, et je ne m’évade pas de mon corps. Je vois mieux ce que je regarde et je pense plus fort ce que je pense. C’est très difficile à expliquer.

En entendant ces mots, Stéphanie, maintenant dressée à combattre les dangereux souvenirs, lutta un instant de toute sa force contre ceux de sa propre vie polluée, que la réplique de Madeleine ressuscitait. Elle aussi avait connu mieux que des minutes, des heures où son âme, pourtant consciente, flottait au-dessus de son corps et du monde visible, concentrée sur une image ou sur une idée.

« Mais ces extases provoquées, pensa-t-elle, sont artificielles et morbides… Elles laissent après elles un écœurement affreux, un désespoir morne. Tandis que cette enfant rentre dans le réel réconfortée, calmée. »

Elle demanda :

— Le Père Spirituel et la Mère Supérieure connaissent ces exaltations ?

— Bien sûr, répliqua Madeleine en souriant. Nous ne devons rien cacher de pareil. Je dis tout, et tout de suite, à mon directeur.

— Le Père Orban ?

— Non. Les novices et les postulantes ont un directeur différent, le Père de Bernard.

— Et que vous dit là-dessus le Père de Bernard ?