Madeleine sourit encore ; elle gardait sa gaieté simple, et l’on sentait que parler là-dessus ne lui déplaisait pas.
— En général, nos confesseurs n’aiment pas beaucoup cela.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils ne sont jamais sûrs que ce ne sont pas des pièges du démon… Vous rappelez-vous ? Nous lisions l’autre jour ce qu’en dit sainte Thérèse : « Nous n’en connaîtrons la valeur que dans l’autre monde… La violence du désir entraîne l’imagination, et ainsi on se figure voir ce qu’on ne voit pas et entendre ce qu’on n’entend pas… » Je sais le passage par cœur parce que je l’ai beaucoup médité… Et aussi celui de saint Jean de la Croix : « Il faut une prudence très grande et une lumière divine extraordinaire pour distinguer la fausseté ou la vérité de ces prodiges… L’âme prudente doit s’éloigner absolument des révélations et des visions… » Mais, d’autre part, nos directeurs nous disent de ne pas nous en émouvoir.
— Et vous, Madeleine, pour ce qui vous concerne, qu’est-ce que vous en pensez ?
— Je pense qu’ils ont raison de nous mettre en garde ; mais, jusqu’au moment où j’aurai la preuve du contraire, peut-être seulement dans l’autre vie, comme sainte Thérèse, — je ne saurais dire que je n’ai pas vu ce que j’ai vu, et que je n’ai pas entendu ce que j’ai entendu.
— Vous avez aussi entendu des paroles ?
— Oui.
— Souvent ?
— Deux fois. Je ne compte pas les inspirations ordinaires de ma sainte Patronne, qui sont toutes intérieures. Je veux dire les paroles entendues par les oreilles. La première fois, c’était quelques jours après mon entrée ici. J’étais dans la chapelle. La sœur maîtresse nous avait donné comme sujet de méditation ce passage de l’Épître de saint Paul aux Romains, où il commente le : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Alors j’ai entendu une voix qui me disait à l’oreille, mais distinctement : « Tu les aimeras plus que toi-même… » J’ai bien entendu : « Tu les aimeras » et non pas : « Tu l’aimeras… » J’ai eu l’intuition que c’était la voix de ma sainte Patronne.