— Et l’autre fois ?
Madeleine rougit, ce qui ne lui arrivait guère souvent : mais elle répondit sans hésiter :
— La seconde fois, c’est quand nous avons prié ensemble devant le tableau de la Descente de Croix. Il m’a semblé, ce jour-là, que je voyais ce tableau, ou plutôt que je le comprenais pour la première fois. Vous rappelez-vous la blessure ? On dirait qu’elle vient tout juste de finir de saigner, que les lèvres sont encore mouillées du précieux sang. Alors je me suis sentie si désolée de cette souffrance que j’ai été submergée par le désir de souffrir aussi ; j’ai supplié le Sauveur de me donner la souffrance, et j’ai entendu la même voix qui me chuchotait clairement à l’oreille : « Tu souffriras… mais tu les sauveras tous les deux… »
— Tous les deux ? Qui cela ? murmura Stéphanie, qui pensa défaillir.
— Je ne savais pas… Depuis, j’ai prié pour savoir, pour comprendre. Maintenant je crois que j’ai compris.
Elle se tut ; le trouble de Stéphanie était si intense qu’elle eût été incapable de l’interroger davantage. Désormais, elles n’abordèrent plus jamais ce sujet brûlant. A quoi bon ? Elles y pensaient ensemble.
L’appel au tribunal de pénitence surprit Stéphanie dans cet état d’exaltation. Elle prévoyait la sévérité du juge, mais son âme était déjà suffisamment malaxée et assaisonnée pour qu’elle aimât par avance une juste rigueur. N’avait-elle pas naguère, pareillement, désiré les souffrances qu’un homme, et non pas Dieu, se plaisait à lui infliger ? Cette fois, plus de froide chapelle banale. Plus, même, le cabinet du Père. Mais, au même étage et au voisinage de ce cabinet, un oratoire de la dimension d’une chambre. L’autel, un confessionnal, une douzaine de prie-Dieu… Sur l’autel une profusion d’ors ; sur les murailles, des cadres somptueux en si grand nombre qu’ils se touchaient. L’odeur mélancolique des dahlias alourdissait l’atmosphère, toutes les variétés de dahlias, fleur de la saison, depuis ceux qui ressemblent à des reines-marguerites jusqu’à ceux qui ressemblent à des chrysanthèmes. Évidemment, le Père Orban possédait dans la région du couvent une riche clientèle pénitente : ces dons et ces fleurs en attestaient la fidélité.
Voilà où la pénitente fut conduite par Madeleine, et aussitôt une prière à deux les agenouilla devant le riche tabernacle. Puis Madeleine se retira : et tout cet appareil devait être concerté avec la direction spirituelle, car, très peu de temps après, le Père Orban entra à son tour, en surplis. Sans parler à Stéphanie, et comme s’il ne la voyait pas, il pria, agenouillé au degré du chœur ; prière assez longue. Stéphanie savait que, lorsqu’il entrerait dans le confessionnal, elle devait s’y rendre à son tour : « Le temps d’un Ave maria », avait dit Madeleine. Ainsi fut fait.
Rien ne fut moins pénible que cette confession tant désirée, tant redoutée et si minutieusement préparée. On eût dit que le Père s’efforçait de la rendre aisée, banale ; la confession de n’importe quelle femme à n’importe quel directeur. Nulle question de détail sur les fautes qu’elle avouait, et si elle croyait devoir tenter le détail, elle était aussitôt arrêtée par un : « Bien, j’ai compris… C’est bon… Est-ce tout ? » L’admonestation finale fut pareillement dépourvue de spécialité et d’accent. La pénitence infligée fut anodine : trois fois le Credo, non pas à réciter, mais à lire attentivement. Si l’attention s’est dispersée involontairement pendant la lecture, ne pas recommencer, surtout ! s’humilier mentalement, et continuer la lecture à partir du point d’inattention. Une seule insistance, très précise, avant de donner l’absolution : la pénitente était bien assise dans la résolution de se considérer comme libre, du côté de son second mari, quelles que fussent les interventions humaines ?
Elle protesta de son ferme propos.