— Bien, dit le prêtre. Alors dites de tout votre cœur l’acte de contrition, je vais vous donner la sainte absolution.

Avec une foi ardente et un bonheur inouï, elle entendit tomber sur elle les paroles qui dissolvent les péchés :

« Ego te absolvo in nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti. »

Cette félicité singulière continua de baigner tout son être, tandis qu’à l’issue du confessionnal elle priait le front dans ses mains, devant les ors de l’autel. Elle l’emporta dans sa cellule qui lui parut transformée : l’asile par excellence, le port du repos. Madeleine était à l’office ; la solitude ne pesa point à la rédimée ; elle comprit la douceur dont l’habitude revêt peu à peu la cellule. Assise sur sa chaise et rêvant, ne priant même plus mais jouissant de cet accord avec Dieu qui est, pour les mystiques, la rare fête du cœur, elle pensait : « Oui… rester ici… ne plus en sortir jamais, jamais… Prier. Expier. Pour lui… pour moi. Attendre ainsi la fin de tout. Mon Dieu, ne m’accorderez-vous pas cela ? Je sais bien que je ne serai pas une sainte, moi… Je ne demande pas d’atteindre à ce que je sens trop loin de moi, ou pour quoi je suis trop débile. Mais je suis si lasse, mon Dieu, et j’ai de ma vie déjà vécue un tel dégoût ! Enfermez-moi et laissez-moi finir mes jours en sauvant ce malheureux… »

Ainsi nomma-t-elle, en toute sincérité, celui qui avait, plus de deux années, gouverné son destin.

Elle avait prononcé tout haut ces deux mots ; elle les entendit, comme s’ils étaient issus d’une autre bouche… « Ce malheureux !… » Alors, elle sentit au cœur cette piqûre douloureuse qu’elle connaissait depuis l’enfance, et qui annonçait toujours une crise prochaine d’émoi, de déséquilibre. Cela ne dura qu’une seconde, peut-être moins, le temps d’évoquer la stature élégante, l’allure insoucieuse de l’absent, et de reconnaître sur ses lèvres, dans ses yeux, dans tous les plis de son visage, l’ironique sourire de Pan : comme s’il l’avait entendue et qu’il se moquât d’elle. Arrêté un moment (lui semblait-il) dans sa poitrine, son cœur recommençait à battre par coups inégaux. L’image de l’homme s’effaçait. « Mais à qui donc — pensa-t-elle — à qui donc ressemble-t-il… à qui donc, que j’ai vu depuis que je suis ici ?… » Elle réfléchit, fouilla nerveusement sa mémoire. « C’est absurde ; depuis mon arrivée ici, je n’ai vu d’autre homme que le Père Orban. Et pourtant je suis sûre, sûre que j’ai dans le fond des yeux une image de Paul… avec un visage dépouillé de toute ironie et transformé par la douleur. » Énervée par cette vaine enquête dans le tréfonds d’elle-même, elle cessa de prier et se dit : « Sans doute, c’est l’influence de Madeleine qui agit sur moi, ce qu’elle m’a dit sur ses révélations et sur ses « voix ». Voilà que je m’imagine aussi que j’erre dans le surnaturel. Décidément, ma pauvre raison n’est pas assez solide pour cheminer dans ces altitudes… » Et déjà une de ces vagues de désespérance, que tous les apprentis du mysticisme connaissent, allait submerger en elle le calme où l’avait établie l’absolution du confesseur. Et déjà aussi la solitude de la cellule, chérie tout à l’heure, lui devenait pesante… Mais le pas léger de Madeleine effleurait le silence du corridor. Le cœur de l’inquiète s’apaisa ; une lumière brilla en elle. La jeune fille rentrait, souriante, auréolée de contentement paisible… Elle questionna :

— C’est fait ?

Stéphanie fit signe que oui. Madeleine se jeta dans ses bras, et le baiser qu’elles échangèrent fut celui que l’apôtre Paul appelle : le saint baiser.

VII

Stéphanie connut la grâce délicate des jours de néophyte. Elle s’était approchée de la sainte agape avec un émoi que sa première communion avait ignoré. Et, depuis lors se poursuivait aveu par aveu, désir par désir, bonheur par bonheur, cette tendre initiation des fiançailles, que ni le premier mariage, trop brutal, ni le second, trop sensuel, ne lui avaient dispensée. Tout le vocabulaire de ces mystiques fiançailles, puisé dans les lectures qui maintenant étaient sa seule et passionnante distraction, cette langue fiévreuse empruntée à l’amour humain, mais sublimée par l’amour divin, elle les connaissait, elle se les était incorporés ; ils montaient naturellement de son cœur à ses lèvres. Elle en usait même plus fréquemment que Madeleine. Dieu n’était plus pour elle ce despote lointain et courroucé qui, manifesté par la catastrophe du déluge, par les tonnerres du Sinaï ou par les massacres d’Amalécites, semble garder dans sa majesté terrible quelque chose d’oriental et de barbare. Dieu, c’était pour elle, désormais, un enfant ou un fiancé. Un enfant délicieux auquel elle disait, comme la sainte Carmélite de Lisieux :