« Je m’étais offerte à lui pour être son petit jouet. Je lui avais dit de ne pas se servir de moi comme d’un jouet de prix, mais comme d’une petite balle de nulle valeur, qu’il pouvait jeter par terre, pousser du pied, percer… »

Oui. L’enfant avec sa grâce égoïste et ses caprices… Mais plus souvent encore, le fiancé. Fiançailles si doucement émouvantes que, pareille à tant de jeunes filles dans l’enchantement de ce blanc mariage, la fiancée n’avait point de hâte qu’il s’achevât. La bienheureuse Marguerite-Marie n’a-t-elle pas dit : « Mon divin maître me fit comprendre que c’était là le temps des fiançailles, et qu’à la façon des amants les plus passionnés il me ferait goûter pendant ce temps ce qu’il avait de plus doux dans les caresses de son amour… » ?

Heureuse Stéphanie ! Cœur enfin comblé ! La retraite, d’abord désertique, glaciale, s’est peuplée, s’est faite ardente. « Comment n’ai-je pas compris, n’ai-je pas ressenti cela quand j’étais une jeune fille pure ? Comme j’étais insensible et tiède à la vie spirituelle ! Cependant on me disait les mêmes choses que j’entends ici, et les livres qui me transportent à présent, il ne tenait qu’à moi de me les procurer et de les lire ! Mais non… Les exhortations, les prières, les prédications glissaient sur mes oreilles, et les ouvrages pieux m’inspiraient un insurmontable ennui ! » Le même regret amer étreint son pauvre cœur, qu’elle a senti naguère lorsqu’elle offrit à l’amour du prince Paul un corps dévirginé. Que ne pouvait-elle apporter au fiancé divin, avec des membres sans souillure, un cœur immaculé ! Dans ses pressantes oraisons, elle en souffre parfois jusqu’à verser des flots de pleurs.

Cependant, avec une progression insensible et sûre, la vie mystique tissait autour d’elle l’emprisonnement de son réseau mystérieux. Des limbes glacials où elle avait frissonné, les premiers jours, elle était passée peu à peu à ce qu’on pouvait appeler le vestibule de la vie claustrale. Point encore associée au groupe des postulantes ou des novices, mais avec un petit nombre de privilégiées (il n’y en avait actuellement que deux autres parmi les retraitantes) autorisée à suivre les moniales à tous les offices, matines exceptées. Ainsi, dans la vénérable chapelle voûtée qui s’enfonçait en partie dans le sol actuel du monastère, et séparée des religieuses par une simple balustrade, elle s’exaltait au spectacle de ces vingt-cinq formes violettes, drapées d’un manteau blanc. Comme elles étaient immobiles ! On avait beau guetter leur maintien, on ne savait si les oscillations légères de ces statues vivantes n’étaient pas une illusion de l’œil fatigué par l’attention. Stéphanie s’imaginait elle-même à l’une de ces stalles, vêtue d’un de ces manteaux. Une âme de moniale vivait en elle ; l’oraison s’épanouissait naturellement, et le commerce avec le divin fiancé s’établissait dans une délicieuse sécurité… Aucune fatigue à prier, pas même de distraction : l’esprit épuré voltigeait bien de cime en cime dans la forêt mystique, mais jamais il ne rebroussait son vol vers les végétations vénéneuses du monde. Stéphanie priait avec instance pour celui qui avait été le Maître de son destin : eh bien ! en suscitant par l’imagination cet absent longtemps adoré, elle n’imaginait que le pécheur à sauver. Quelle amoureuse éperdue songerait aux gestes de l’amour si elle apercevait son amant accroché à une racine d’arbre et le corps pendant vers le précipice ? Elle ne songerait qu’à le secourir… Et pareillement dans ses entretiens avec Madeleine, qui demeurait sa monitrice et avec laquelle elle amalgamait de plus en plus son âme, le pécheur invisible était toujours présent.

Ainsi, elle s’enfonçait par degrés dans la paix du cloître, et le cloître réalisait avec largesse l’espoir de cette paix qu’elle y était venue chercher. Elle-même s’en étonnait, et, rompue maintenant à la discipline ascétique, il lui semblait surprenant qu’elle eût parcouru si vite et si aisément les premières étapes : la quiétude et l’union. Son intelligence et sa volonté lui semblaient bien affranchies, vidées de tout souci humain ; le divin fiancé les y avait remplacés. Et elle tendait de tout son vouloir à franchir les étapes suivantes : l’extase et le mariage spirituel.

— Je suis heureuse, disait-elle à Madeleine. J’ai trouvé ma voie. Et je finirai ma vie dans cette maison.

— Peut-être, répondait la jeune fille. Mais ne croyez pas que la voie vous sera aussi douce, toujours !

La retraitante en fit bientôt l’épreuve.


« Afin que la grandeur des révélations ne m’exaltât pas, dit saint Paul, il me fut donné un stimulant de ma chair : un ange de Satan, qui me souffleta… Ce pourquoi, afin qu’il s’éloignât de moi, je priai trois fois le Seigneur et il me dit : Ma grâce te suffit ; car la vertu se parfait dans l’infirmité… »