En plein état de bonheur mystique, un jour, étant en oraison devant le tabernacle, Stéphanie reçut le soufflet de l’ange pervers.
Tous les mystiques, sauf quelques privilégiés (les deux saintes Thérèse, la grande et la « petite », sont parmi ces exceptions), ont reçu le soufflet de Satan.
Écoutez Marguerite-Marie, la bienheureuse, racontant sa propre vie :
« Ma Supérieure me dit : Allez tenir la place de notre roi (Louis XIV) devant le Saint-Sacrement… Et y étant, je me sentis si fortement attaquée d’abominables tentations d’impuretés qu’il me semblait être déjà en enfer. Je soutins cette peine plusieurs heures, jusqu’à ce que ma Supérieure m’eût levée de cette obéissance… »
Ce que n’évitent guère des moniales rompues à la prière, à l’abstinence, à la pénitence ascétique, Stéphanie ne fut pas outre mesure étonnée de le subir. Cela commença par une évocation presque visuelle d’une chose de son passé, d’une image, d’un incident comme sa vie d’esclave amoureuse en avait beaucoup contenu. L’évocation, très nette, ne fut accompagnée en elle de nul sursaut de désir. Une sorte de contemplation statique : quelques instants de jadis repassaient comme sur un écran interposé entre elle et l’autel, et le spectacle, sans l’émouvoir, lui plaisait. Elle se surprit dans cette délectation et aussitôt tendit sa volonté pour l’interrompre. Elle y réussit d’abord. Madeleine, dont le mysticisme s’accordait (ce qui n’est point rare) avec un solide esprit pratique, lui avait appris comme on mobilise promptement toutes ses forces de résistance contre le Tentateur. L’apologue des portes closes, des bêtes qui rôdent et qui grattent, Stéphanie ne l’oubliait guère, et plusieurs fois elle avait eu recours au système défensif qu’il symbolise, non contre des pensées licencieuses, puisqu’elle n’en avait pas subi l’assaut, mais contre des afflux de rancœur et de découragement. Cette fois encore, elle essaya de lutter, fermant les accès de sa pensée. Mais, en pleine tension de son vouloir, la pensée reprenait sa liberté, ou plutôt une autre pensée, avec son cortège de souvenirs et d’images, semblait se substituer à la première, comme une lumière intense absorbe une faible lueur. La voilà de nouveau en train de revivre sa passion d’amoureuse et (comme si le Tentateur eût ironisé) ce qu’il lui faisait revivre, c’était particulièrement les heures que sa conscience assainie détestait le plus, qu’elle aurait voulu détruire dans le passé. Elle s’y complaisait à présent, encore sans désir, mais comme on se plaît à entendre chanter dans sa mémoire un air qu’on a réellement entendu.
Elle essaya d’une autre défensive pratique que recommandait Madeleine contre l’indiscipline de la pensée. Elle récita très lentement des oraisons familières, en accentuant chaque syllabe. Au bout de trois ou quatre mots prononcés, les lèvres seules continuaient d’articuler fidèlement, tandis que la pensée retournait à ses évocations de stupre, s’y installait, s’y roulait dans une honteuse euphorie. Le contraste entre les pieuses paroles et la délectation impure devint insupportable à la persécutée. Elle se leva et quitta la chapelle, avec l’étrange espoir que le Tentateur y demeurerait sans elle.
En effet, le seul jeu de ses membres la soulagea, pendant qu’elle regagnait son logis à travers les corridors fuyants et les escaliers muets. Mais, à peine seule dans sa chambre, elle constata que le Tentateur l’y avait suivie. Il était là, rôdant autour d’elle, changeant diaboliquement l’atmosphère de cet asile, changeant aussi, comme par une induction fluidique, la sensibilité de celle qui l’habitait, commençant à lui faire désirer ce que tout à l’heure elle essayait de repousser, à lui faire souhaiter que la tentation ne s’abolît point… Pourtant, elle luttait encore, disant des bouts de prière, levant vers le Crucifix des yeux d’imploration, ouvrant un instant la porte de sa chambre comme pour s’échapper, s’arrêtant sur le seuil avec le souhait qu’un être humain passât, auquel elle pourrait s’accrocher pour parler de n’importe quoi et par là contraindre sa pensée. Mais le Tentateur avait choisi l’instant : vide complet dans le grand corridor. « Eh bien ! je vais courir chez la Sœur Incarnation… ou encore je me jetterai aux pieds du Père Orban, et je le supplierai de me délivrer. Je suis sûre que d’un mot… » Mais déjà sa lutte contre l’adversaire n’était plus qu’une apparence, qu’un simulacre, et l’adversaire n’était plus l’adversaire. Un espoir pervers succédait en elle à l’état de révolte et de lutte : comme un peuple qui sent sa défaite inévitable finit par en souhaiter la consommation, pour n’avoir plus à combattre. Elle rentra dans sa chambre, en referma la porte, s’assit à sa table. La vie de saint Jean de la Croix était ouverte devant elle. Elle ne vit point le livre, ne vit plus rien du décor austère qui l’environnait. Elle se tint immobile, les mains sur les genoux, et s’abandonna sans réaction, comme sans élan, au mystérieux champ d’influence qui l’environnait, glissait sur elle, la pénétrait. Volupté de ne plus résister, de se déclarer vaincue, d’attendre ! « Après tout, j’ai fait ce que j’ai pu ! » Cette suprême excuse voltigea dans sa pensée ; ses lèvres même la prononcèrent. Puis elle laissa sa pensée et sa mémoire s’ouvrir au rappel du passé : la volonté ne jouait de rôle que parce qu’elle abdiquait consciemment. Elle n’avait pas besoin de fouetter l’imagination ni même de la guider : les images, le son des mots revivaient avec une extraordinaire intensité, et ce que ce réveil avait de délicieux, c’est qu’il laissait provisoirement en repos la sensualité proprement dite. Ainsi, durant sa vie d’amour, Stéphanie avait connu parfois, après de trop longs et trop violents bonheurs, des heures de méditation qui les faisaient renaître aussi intenses, mais sans la participation des sens épuisés. Pareille lassitude les engourdissait en cet instant, et, par cela même, cette plongée dans la volupté prenait un caractère presque immatériel. Des gestes, des attitudes, qui, dans leur réalité, lui avaient laissé le dégoût d’avoir mordu dans un fruit gâté, se reformaient autour d’elle, bien plus alliciantes que les vraies, car elles semblaient nimbées de poésie, bercées d’harmonie. Des lèvres irréelles peuvent donc donner des baisers ? Des mains de rêve peuvent donc toucher, frôler, caresser ? Ce n’est pas un rêve, puisque la patiente est pleinement en réveil. C’est une sorte d’extase impure. Le Tentateur a vu cette âme vidée de pensée et de volonté par la discipline mystique, et il y a aussitôt versé son philtre corrupteur.
Cela dura… peut-être une heure, peut-être davantage. Stéphanie ne s’en expliqua jamais avec Madeleine, qui seule aurait pu préciser combien de temps elle l’avait laissée seule. La fin de l’extase malsaine fut brutale : un réveil de la sensualité, endormie depuis que la fugitive avait échappé à son mari et à la Cour. Abdiquant toute résistance, elle pensa éperdument à ce Maître despotique qui l’avait recréée pour la passion, et qui lui avait fait découvrir à quel point elle était, elle-même, un corps et une âme de passion. Elle le rejoignit par le désir. Elle le voulut. Elle l’appela… « Tout ce qu’il voudra de moi… ou contre moi, mais qu’il vienne, que je le retrouve ! » Des larmes d’énervement mouillaient ses yeux, ses doigts se crispaient sur le vide… « Je le veux ! Je te veux ! » Elle quitta la chaise où elle avait subi l’assaut de la tentation, où elle avait savouré l’extase impure ; elle se jeta, hagarde et haletante, sur sa couchette de couvent, et là, prostrée, elle répéta comme une oraison fervente le don d’elle-même à l’amant absent : « Je t’aime ! Je suis toute à toi ! Je t’aime ! » Elle se sentit vraiment la proie de l’amour, tout ce qu’il y avait en elle de libre, de volontaire, d’exalté vers l’idéal, soudain refoulé en des profondeurs inaccessibles. A ce degré de tension, son pauvre être matériel éprouvait plutôt de la souffrance que de la joie à s’abîmer dans l’Absent, à se confondre avec lui aussi matériellement que s’il eût été là ; mais cette douloureuse délivrance rejoignit, aux limites de la sensation perceptible, la volupté de la possession.
Une telle prostration passionnée fut suivie de quelques minutes calmes, d’abord assez semblables à un demi-sommeil, puis peu à peu lucides. Alors elle aperçut le désordre de ses vêtements, de sa chevelure, du lit sur lequel elle gisait. « Madeleine !… » pensa-t-elle. Et la peur de la voir apparaître suffit à la jeter sur pied, fiévreusement active pour tout replacer, sur elle et autour d’elle, dans l’ordre accoutumé. Quand Madeleine rentra de son oraison, elle trouva Stéphanie assise devant sa table, les yeux sur l’ouvrage de saint Jean de la Croix. Elles causèrent. Le regard de Madeleine fut presque insupportable à Stéphanie. Pourtant Madeleine parlait comme d’habitude, par petites phrases espacées, prononcées avec lenteur et construites avec précision. Elle disait, comme d’habitude, des choses à la fois pratiques et édifiantes ; sa gaieté d’enfant fusait par moments en rires ingénus ; ses prunelles couleur de poussière, qui jamais n’avaient paru plus impénétrables, dardaient sur les yeux de la pécheresse leur perçant regard, et la pécheresse avait la sensation qu’ils pénétraient au profond d’elle-même, tels ces faisceaux électriques que les médecins projettent dans la gorge, après avoir masqué leur propre visage. Madeleine aussi, malgré sa gentillesse tendre et sa bonne humeur, semblait masquée à Stéphanie. « Elle devine. Elle sait. Elle voit la honte qui habite en moi… » L’inquiétude d’être percée à jour et de laisser paraître sa honte amortit pendant quelque temps le trouble sensuel : elle put se contraindre, redoutant « que cela ne se vît… » Mais elle sentait tout de même le Tentateur tapi invisiblement dans la chambre, et qu’il guettait l’occasion de l’assaillir à nouveau. Comment s’avouer qu’elle attendait avec impatience une sortie de Madeleine pour succomber encore ?