Ainsi se succédèrent deux journées d’angoisse et de délice, doublées de nuits toutes pareilles à celles qui suivaient naguère, quand le prince la tenait réduite en esclavage, les journées brûlantes et savantes : nuits de grand repos où la bête humaine se réparait et refaisait sa substance, mais où le somme avait une saveur charnelle, un goût de plaisir. Fini, le combat contre le Tentateur ! La défaillance, la déchéance étaient acceptées : le soldat avait trahi et jouissait du prix de sa trahison. « Voilà… j’ai fait mon effort. J’ai cru possible de rester ici, de me blanchir la conscience, de commencer une autre vie. Eh bien ! c’est impossible. Ma foi n’est pas assez ferme et mon corps est trop saturé d’amour. L’homme qui est mon mari devant la loi est bien pour moi cette chair de ma chair dont parle l’Écriture. Il ne sortira de ma chair qu’avec la vie même. Ah ! retourner à lui, femme, maîtresse ou servante, peu m’importe !… » Elle se disait cela et, cependant, continuait à pratiquer tous les exercices de sa retraite : assistance aux offices, audition des conférences que la Sœur Incarnation donnait tous les jours aux retraitantes, oraisons, et même ces pieux entretiens avec Madeleine durant lesquels elle sentait que Madeleine lisait en elle et guettait le jeu de sa duplicité.

Duplicité, certes : mais pas dans le sens honteux de tromper autrui par de fausses apparences. Il y avait, animée par l’influence de Madeleine, une sorte d’automate, qui exécutait les gestes de la discipline claustrale. Et il y avait une autre Stéphanie, désintéressée des gestes de la première, qui replongeait avidement les racines de sa pensée et de sa vie dans le passé, comme dans un humus chaleureux, où la pourriture même engendre la sève. Tout cela composait à la retraitante une vie intense à l’excès, plus intense par cela même qu’elle en concevait la folle instabilité. Cela ne pouvait pas durer ; cela n’avait aucune raison de durer ; mieux valait dire simplement à Madeleine : « Prévenez la Mère Supérieure que je désire finir ma retraite demain. » Elle était libre ; personne n’aurait le droit ni l’envie de la retenir.

Oui… mais voilà : elle ne pouvait pas dire à Madeleine : « Je m’en vais… » Elle s’y était essayée, à plusieurs reprises ; l’allusion la plus discrète, la plus lointaine n’arrivait pas jusqu’à l’articulation de ses lèvres, lorsque les prunelles gris bleu regardaient dans ses yeux.

La quatrième aube se levait pour une quatrième journée, qui, sans doute pareille aux trois autres, serait comme elles un divertissement paradoxal du Tentateur jouant avec une âme, lorsque Madeleine, apportant comme de coutume à sa retraitante le déjeuner du matin, lui dit :

— Le Père Orban vous prie d’aller le trouver dans son cabinet à dix heures.

— Bien, dit Stéphanie. Vous ne savez pas ce dont il s’agit ?

— Non. C’est l’usage de notre Père Spirituel de convoquer ainsi de temps à autre les retraitantes.

Stéphanie ressentit plus de soulagement que d’appréhension. « Je suis libre, pensa-t-elle. Voici la fin de ma seconde neuvaine qui approche… oui… après-demain. Je dirai au Père qu’à la réflexion, et après expérience, une vie aussi austère ne paraît pas me convenir. » Sa personnalité de grande dame, effacée les premiers jours par l’influence du cloître, s’était reformée dès qu’elle avait cédé à la suggestion amoureuse ; l’amour, en elle, était le grand moteur et commandait tout. Une entrevue avec le Père Orban ne l’intimidait plus. Décidée à reprendre sa liberté, elle saurait lui parler du ton respectueusement décidé qui convenait. Et sa décision était si formelle qu’elle reprit dans l’armoire l’indicateur Bradshaw, qu’elle avait apporté avec elle au couvent, et un plan de voyage. Puis elle laissa ensuite traîner sur sa table la grosse brochure jaune, sous les regards de Madeleine.

S’était-elle aperçue, durant ces inconcevables journées, qu’avec Madeleine même elle cessait peu à peu d’être une disciple ou une compagne, et qu’elle reprenait sa distance ? Nullement… Elle n’avait noté qu’une différence : de moins en moins, entre elles, bien qu’une affectueuse communion persistât, il était question du pécheur absent et de son sauvetage éventuel. Madeleine en parlait toujours du même ton, et toujours avec le même zèle : mais Stéphanie répondait avec plus de réticence, et des deux personnalités qui jouaient en elle parallèlement, c’était la retraitante, la convertie artificielle, qui répondait, tandis que l’amoureuse adressait à l’absent, dans le secret de son cœur, un acte d’amour passionné.

Madeleine la laissa seule, et presque aussitôt Stéphanie crut saisir la raison pour laquelle le Père Orban la mandait :