— Rien du tout… absolument rien, mademoiselle. Je suis connu du personnel de la douane. Il n’y a pas trois mois que j’y suis passé, dans l’autre sens. On ne vous demandera rien. On ne vous dira rien. C’est moi qui parlerai pour vous, comme pour les deux autres dames. Vous n’aurez qu’à vous tenir avec elles… Les voici justement… Je vous les présente, n’est-ce pas ?… Mademoiselle Maria… Madame Henriette… Et vous ? Mademoiselle…
— Madeleine.
— Mademoiselle Madeleine… Voilà… Nous approchons. Restez ensemble, n’est-ce pas, ne me perdez pas de vue, ne parlez à personne. Si l’on vous parle, ne répondez rien, absolument rien, même aux employés de la gare et aux douanes. Si l’on insiste, faites signe que vous ne comprenez pas… Je me charge de tout. Vous allez sur Milan, n’est-ce pas ?
Madeleine ne répond rien.
— Eh bien ! à la frontière italienne, ce sera tout pareil… Quand on est bien connu, comme moi, vous concevez…
Il s’éloigne. Les deux Françaises auraient bonne envie d’engager la conversation avec leur nouvelle connaissance. Mais Madeleine a déjà repris ostensiblement son chapelet ; les grains de buis coulent lentement entre ses doigts. Les deux femmes, échangeant un regard, s’écartent.
Le train, après trois quarts d’heure d’arrêt à la douane, a repris sa course un peu ralentie à travers le décor effrayant des montagnes. Madeleine et Bertini sont de nouveau assis côte à côte. Comme Madeleine se tait, Bertini est bien forcé de se féliciter lui-même pour le coup du passeport.
— Vous avez vu, mademoiselle Madeleine ? Vous avez passé comme une lettre à la poste. Ni vu, ni connu. Avec moi, on n’est jamais pris… Vous comprenez, quand on a roulé comme moi en Russie, dans les deux Amériques et dans tous les recoins de l’Europe… Si vous avez besoin de quelqu’un qui connaît Milan, je suis à votre disposition ! Et tenez ? voulez-vous me faire le plaisir d’accepter à déjeuner avec ces deux dames françaises et moi ? On causera plus tranquillement qu’ici… Et peut-être vous déciderez-vous à nous suivre en Argentine… Un pays de Cocagne, mademoiselle… Une jeune fille comme vous à Rosario ou à Buenos-Aires ramasse une fortune en cinq ans… Alors, n’est-ce pas ? Vous déjeunez avec nous à Milan, Trattoria del Duomo… Bonne maison, où je suis bien connu. C’est dit ?
— Si je le puis, répond paisiblement Madeleine.