— Ah ! je comprends, fait Bertini, songeur. On doit vous attendre à l’arrivée.
Madeleine ne dit ni oui ni non, et la conversation, pour le moment, en reste là.
Il est d’ailleurs bien vrai qu’à la douane frontière, Bertini n’avait pas exagéré son influence. La voyageuse n’a pas eu à ouvrir la bouche pour accomplir les formalités du passage. Elle a d’ailleurs observé qu’un employé filtrait le groupe des trois protégées de Bertini en les faisant passer par la consigne des bagages et, de là, regagner le quai. Elle n’a rien perdu des conciliabules de cet employé avec Bertini et avec un douanier galonné. Que lui importe ? Repliée sur sa propre conscience, elle n’a pas cessé de converser avec les mystérieuses puissances qui la protègent. Et des versets qu’elle aime dans les Écritures ont chanté dans sa mémoire ; celui-là par exemple :
« Ils saisiront impunément les serpents, et, s’ils boivent quelque chose de mortel, cela ne leur fera pas de mal. »
Et encore cette fin de chapitre de l’Évangile, où sont racontées les embûches des pharisiens contre Jésus, et qui se termine ainsi :
« Mais lui, déjouant leurs desseins, passait… »
Pour couper court à toute conversation, elle a repris son chapelet, puis, le dos appuyé sur le dossier de la banquette, elle a fermé les yeux : les grains du chapelet sont immobiles entre ses doigts croisés. Le train roule dans un tunnel interminable : c’est la masse neigeuse des Alpes qui passe par-dessus la tête de Madeleine. Madeleine n’ouvre pas les yeux, même quand Bertini lui dit le nom du tunnel et lui recommande le paysage sur lequel il va déboucher, après quinze kilomètres de nuit. Madeleine n’ouvre pas les yeux, mais elle ne dort pas. Elle a prié avec ardeur, et maintenant, réconfortée, baignée de lumière intérieure, elle médite. Son chemin, elle le connaît parfaitement, et les traits qui le marquent sur la carte sont dessinés sur l’écran rose de ses paupières. Elle sait qu’elle n’ira pas à Milan, bien qu’elle ait, autant par inspiration mystérieuse que par prudence paysanne, pris son billet pour la grande ville. Elle sait à quelle station elle doit descendre, une cinquantaine de kilomètres avant la frontière italienne. Elle sait à quelle heure elle y arrivera. Et, tout en conversant avec sa chère patronne, elle organise, sous les apparences du sommeil, le plan de son évasion du train : car elle se sent surveillée.
Voici ce qu’elle fera.
Quelques minutes avant la station fixée, elle sortira tout naturellement du compartiment et s’en ira ostensiblement au lavabo. Là, elle ôtera sa coiffe blanche et s’enveloppera la tête du petit châle noir qu’elle porte sur ses épaules. A l’arrêt, elle descendra tranquillement avec les autres voyageurs qui changent de train, comme elle, et, sans se hâter, gagnera la salle d’attente. Le train repartira sans elle…