— Et si Bertini te voit descendre ? objecte la sainte patronne.

— Mais, chère patronne, s’il se préoccupe de moi, vous savez bien qu’il cherchera ma coiffe blanche…

Et c’est Madeleine qui a eu raison. Il faut avouer que son évasion a été facilitée par la descente simultanée d’une trentaine de jeunes Américaines, tout un collège touristique conduit par une dame à cheveux gris. La petite forme noire de Madeleine s’est glissée au buffet dans le remous de ces frémissantes péronnelles… Hasard ?… Non pas… Alors, miracle ? Oh ! non… Accord amical des menus événements pour rendre réalisable un dessein providentiel… Maintenant, le train d’Italie est reparti. Madeleine est seule, inconnue de tous, en terre helvétique. Il n’y a plus de frontière à franchir pour gagner la ville de nom latin, mais de nationalité suisse, qui est le but de sa randonnée.

Encore deux petites heures de voyage en chemin de fer et, s’il plaît à Dieu, elle l’aura atteint.

X

Elle y arriva avant midi.

Elle n’avait, depuis trente-six heures, bu que de l’eau et mangé que deux petits pains fourrés de jambon : et, malgré que son appétit ne fût guère exigeant à l’ordinaire, elle avait faim. En quittant la gare, ce fut cependant une église qui l’attira d’abord. Si différente, par l’apparence, de celles de son pays qu’elle hésita d’abord à la reconnaître pour une église : petit palais de marbre noir et blanc, mais sanctifié par la croix. Elle y entra ; elle pria, puis elle s’assit, et la fatigue, l’étourdissement du voyage furent plus forts que la faim. A peine eut-elle cessé de prier à genoux pour méditer assise, elle s’endormit.

Ici se plaça, dans sa vie, un incident qui eût troublé bien des mystiques. Madeleine ne reprit connaissance qu’environ deux heures plus tard. Elle porta d’instinct sa main droite à son front et constata qu’elle avait sa coiffe blanche. Or, elle était sûre d’être entrée dans l’église avec son petit châle noir enveloppant ses cheveux blonds. Elle ne fut pas troublée par ce changement. Elle acceptait l’hypothèse qu’il s’était accompli par l’opération de ses protections célestes, mais elle admettait fort bien qu’elle-même eût ôté son châle noir et remis sa coiffe sans en avoir conscience, quand elle était entrée dans l’église : elle était alors si lasse qu’elle ne se rappelait plus nettement ses gestes. De toute façon, le fait qu’elle se retrouvait coiffée comme au couvent était pour elle un signe qu’elle devait demeurer telle, et qu’il fallait garder cet uniforme de converse pour franchir les obstacles. Elle en éprouva un soulagement, car, toute la matinée, elle s’était demandé si elle ne devrait pas, avant toute démarche, aller chez un marchand de vêtements d’occasion et s’habiller comme toutes les femmes.

Elle remercia Dieu, par une dernière et fervente prière, de l’avoir tirée de ce doute. Puis, de nouveau tourmentée par la faim, elle quitta l’église et chercha dans la ville un endroit où se restaurer.

De son enfance paysanne et aussi de sa vie de converse, elle avait gardé une habitude pratique des choses et des gens qui, jointe désormais à la certitude d’une protection invisible planant sur elle et la guidant, lui ôtait toute timidité. Rien ne l’étonnait, rien ne la désarçonnait : sa lenteur apparente était simplement l’effet d’une attention minutieuse et d’une prudence toujours en éveil. Ce fut ainsi qu’après avoir inspecté la rue qui lui parut la principale de la ville elle se décida, négligeant bien entendu les grands hôtels et les cafés brillants, pour une trattoria modeste, assez propre, pas trop — dont le nom était inscrit en français sur l’enseigne : Restaurant franco-suisse. Chambres.