Sur les six tables, dans la salle, quatre étaient occupées par des convives qui, presque tous, achevaient leur repas ; il était deux heures après-midi. Madeleine s’assit à l’une des tables vides. Un garçon à l’habit taché et au plastron froissé se précipita vers elle et dit :

— Siouplet ?

A tout hasard, elle répondit dans sa langue :

— Je voudrais manger. Avez-vous de la soupe et un peu de viande avec des pommes de terre ?

Le garçon comprit parfaitement :

— Minestrone et chevreau rôti, patates, répliqua-t-il d’un singulier accent où se composaient le germanique et l’italien… Cela convient ?

— Oui.

— Siouplet !

Et sur cette exclamation mystérieuse, jetée cette fois sur un ton affirmatif et péremptoire, il s’élança vers la cuisine.

Madeleine déjeuna de bon appétit. Elle mélangea même à l’eau qu’elle buvait le vin d’un petit carafon rouge qu’on avait posé sur sa table sans qu’elle le demandât. Aux autres tables, on parlait l’italien, qu’elle ignorait, et l’allemand, qu’elle entendait un peu, comme presque tous ceux de son pays. Deux hommes causaient en français à la table la plus éloignée, trop éloignée pour qu’elle perçût leurs paroles. Elle mangeait doucement, en réfléchissant. Elle percevait en elle une sorte de stagnation : non pas qu’elle fût moins décidée, mais elle ne sentait plus sur son bras cette main invisible qui la conduisait depuis son départ. Elle ne s’en alarmait pas. Elle attendait.