Elle ne comprit ni notizie, ni ospite, ni bien d’autres mots encore. Mais elle comprit qu’il s’agissait d’un malade illustre, qu’on ne nommait pas, sans doute par discrétion (pareillement au couvent de la Quarantaine, la princesse royale avait fait récemment un séjour incognito), que son état n’inspirait plus d’inquiétude, et qu’il habitait le Palace-Hôtel. Une ardente joie la pénétra.

— Oh ! ma chère sainte patronne, que je vous remercie !… Voyons, que dois-je faire ?… Je vais demander une chambre ici pour me mettre propre et, si je peux, pour laver ma coiffe qu’on me laissera bien repasser à la cuisine.


Une foule de choses qui semblent impraticables ou compliquées aux privilégiés de la vie sont accessibles et réalisables pour les petits et les humbles. Quand Madeleine quitta le restaurant franco-suisse, non seulement elle était lavée, brossée, avec une coiffe étincelante sur ses cheveux clairs, mais elle était l’amie de la patronne du restaurant, une veuve qui faisait la cuisine et qui lui avait prêté volontiers sa planche à repasser, son amidon, son fer et son feu — de la fille de celle-ci qui l’aidait — et du garçon polyglotte qui, dans la circonstance, avait servi d’interprète bénévole. Au cours de l’entretien un peu décousu qu’elle avait eu avec eux, tout en repassant sa coiffe, elle avait appris, sans le demander et sans paraître s’y intéresser beaucoup, que le prince Paul achevait en effet sa guérison au Palace-Hôtel ; qu’il s’y faisait appeler M. Lazare ; qu’il avait avec lui un certain comte Osterrek et une infirmière anglaise, sans compter un valet de chambre et une femme de chambre que l’hôtel mettait à sa disposition exclusive ; qu’il ne s’était pas blessé lui-même, et qu’on savait très bien le nom de la puttana qui l’avait frappé d’un coup de stylet ; qu’il avait tenu à la faire échapper avant même de faire soigner sa blessure ; et que par conséquent ce prince, « qui était un grand polisson avec les femmes », était tout de même une sorte de héros.

Avant de se rendre au Palace-Hôtel, ce qu’elle entendait faire aujourd’hui même, Madeleine retourna prier et méditer dans la petite église noire et blanche. Ce fut, pour elle, une de ces oraisons presque passives où les âmes mystiques se laissent pénétrer par le vouloir céleste comme une arène de sable fin par la pluie. Telle dut être sainte Jeanne d’Arc durant la veillée de Chinon, quand on allait l’introduire auprès du roi. Paysanne aussi, la petite converse n’avait personne, elle, pour la conduire et lui faciliter l’accès auprès de celui qu’elle voulait atteindre. C’était beaucoup de présomption, elle le sentait, que de prétendre à être introduite dans la chambre d’un royal malade, gardé par une infirmière et par une sorte de chambellan, surtout après l’aventure scandaleuse telle que les gens du restaurant la lui avaient racontée. Elle se redit la parole de l’apôtre Paul : « Je ne puis rien par moi-même, mais je puis tout en Celui qui me conforte… » Elle resta en prières tant qu’elle sentit remuer dans les profondeurs de sa sensibilité un peu de peur, un peu d’hésitation, le vague désir de remettre, d’attendre les circonstances. Toutes ces velléités, elle en était sûre, étaient des suggestions du Malin ; on les désarme par la prière. Quand elle se leva et quitta l’église, elle était vraiment un automate intelligent, qu’une volonté étrangère à elle, acceptée par elle, conduisait.

Elle ne pénétra pas tout de go dans le vestibule du palais de craie ; elle en considéra l’entrée de l’extérieur ; elle observa les allées et venues des voyageurs.

Évidemment, au regard des possibilités humaines, il semblait plus facile d’entrer là-dedans vêtue en dame qu’en converse. Les femmes de chambre, bien que fort élégantes, se reconnaissaient parmi les dames. Il aurait fallu être costumée en femme de chambre élégante. Madeleine vit sa petite silhouette noire au chef blanc reflétée dans l’une des immenses vitres du hall. C’était une gageure que de s’habiller ainsi pour pénétrer là. Mais par cette évidence même, elle sentit sa résolution fortifiée et monta les marches du perron.

Le tournoiement de la porte à ailettes la jeta dans le hall au moment où le portier galonné surveillait l’embarquement en automobile d’une famille anglaise. Ce hall était fabriqué sur le modèle ordinaire. Une sorte de tribune d’acajou, face à l’entrée, était présidée par un jeune homme blond, coiffé à l’argentine et vêtu avec une élégance allemande d’une redingote noire. Des scribes, hommes et femmes, le flanquaient à droite et à gauche. Assis sur des fauteuils et des rocking-chairs, des touristes élégants fumaient, lisaient, prenaient du café ou du thé. Un pan de mur, à côté du téléphone, semblait réservé aux petits bagages des voyageurs. Un chauffeur en tenue, à demi endormi sur sa chaise, gardait un lot de précieuses valises. Madeleine alla s’asseoir modestement sur une autre chaise, non loin de lui. Personne d’abord ne parut faire attention à elle, même le portier, dont ses yeux rencontrèrent à plusieurs reprises le regard affairé et distrait. Puis elle remarqua, parmi les voyageurs assis en face d’elle, une dame d’un certain âge, élégante et encore jolie, et une jeune personne d’une vingtaine d’années qui paraissait sa fille. Ces deux dames, évidemment, s’intéressaient à sa présence et parlaient d’elle. Elle ne bougea pas. Tout d’un coup, la jeune fille se leva et lui dit en français, mais avec un fort accent britannique :

— Oh ! excusez-moi… Est-ce que vous n’êtes pas une religieuse de Bruges ? Une béguine ?

— Non, mademoiselle, répliqua Madeleine. Je suis chez les Dames de la Sainte-Quarantaine, encore assez loin de Bruges.