Tous les autres convives étaient partis quand il revint à soi. Il avait, sans savoir ce qu'il faisait, bu une tasse de café noir, oubliant d'y verser du lait. Il rougit sous le regard du garçon, comme si cet homme eût assisté en spectateur ironique aux flux, aux reflux de son âme. Vite il se leva, demanda l'adresse d'un médecin de la localité qui parlât français. On la lui donna. Sans s'informer du chemin, il sortit, marcha au hasard, se trouva presque aussitôt dans une avenue ombragée de beaux ormeaux, qu'il suivit.

Le parc la bordait à droite, un parc infini, soigné comme un jardin, avec des gerbes d'arbres, des fontaines, des pelouses grasses doucement ondulées; au-dessus des massifs, surgissaient les clochetons de villas; et parmi les pelouses, le jaillissement des jets d'eau projetait sous le grand soleil matinal des pluies de pierreries. Les arroseurs achevaient leur besogne, et, récemment mouillée, la terre fumait au soleil, ouatée de vapeur légère sur le vert de sa robe.

À gauche de l'avenue, de délicieuses maisons, chacune séparée de ses voisines par un petit espace, alignaient leurs façades rococo, leurs fenêtres cintrées, leurs vérandas, leurs balcons, leurs terrasses, où le vent du matin faisait vibrer des rideaux d'étoffes rayées. Maurice en voyait sortir des fillettes minces, des enfants roses et musclés, aux jambes nues, des jeunes gens robustes, vêtus de flanelle blanche, avec des casquettes sur les yeux. Leurs divertissements, sitôt commencés autour de lui, le blessèrent. «Il est clair, pensait-il, que ces gens-là sont heureux, ou du moins indifférents. Ils marchent dans la vie comme je marche dans cette avenue, sûrs du pas qu'ils vont faire après celui qu'ils font. Ils déjeuneront, ils joueront au tennis, ils bavarderont avec les jolies femmes que voilà. Jeunes gens, ils épouseront ces fraîches jeunes filles, ils seront pères, à leur tour, de beaux enfants pareils à ceux-ci; leur existence se déroulera, jour à jour, sans autre accident que les inévitables, les maladies, les mésaventures d'intérêt, les deuils... Suis-je donc une exception, moi qui souffre tant, sans qu'il y ait dans ma vie présente ni deuil, ni perte d'argent, ni maladie? Ah! bien sûr! leur cœur n'est pas pareil au mien. Tout mon grand chagrin est enfermé dans ce cœur, et le monde entier, cabalé contre moi, ne pourrait pas m'en susciter de pareil!...»

Tout en se parlant ainsi, il avait atteint l'extrémité de l'avenue et de la ville. Des routes s'ouvraient devant lui, dans trois directions, à travers une grande plaine; des écriteaux indiquaient, avec des repères coloriés, le chemin de tous les sites curieux des environs. Aux limites de la plaine, l'horizon se fermait par des montagnes boisées de sapins et de hêtres, au sommet desquelles surgissaient quelques tours. Les lignes d'un guide feuilleté en chemin de fer lui revinrent à la mémoire: le plus haut de ces sommets était le Grand Feldberg, et le bâtiment qu'il apercevait à sa crête était un hôtel pour les voyageurs.

Qu'allait-il résoudre? Marcher? Accomplir cet exercice ridicule de faire un trajet pour le défaire ensuite? Il n'en trouva pas le courage.

«Je ne sais où aller, et il n'importe à personne que j'aille ici ou là.»

Il lui semblait pourtant qu'il était sorti de l'hôtel avec un projet. Ah! oui! Le médecin! Converser avec un être vivant serait une diversion salutaire. Il n'était que onze heures. La démarche le mènerait peut-être jusqu'à midi et demi, l'heure du déjeuner. Il tira de sa poche l'adresse qu'on lui avait remise, et, la donnant au cocher, monta dans une voiture qui stationnait devant le parc. Cette course lui coûta trois marcs, bien que la demeure du médecin fût tout proche.

C'était une jolie maison, sur une placette voisine de la gare. Deux jeunes filles vêtues de piqué blanc, assises sous un arbre de la placette, jouaient avec un chien. L'une d'elle se dérangea quand elle vit Maurice se diriger vers le seuil, et lui dit d'un air d'interrogation souriante:

—Sir?...

Il demanda: