—Vous prendrez les eaux de la source Élisabeth, poursuivit le médecin. Elles sont héroïques. C'est d'assez bonne heure que vous devez y venir, vers huit heures du matin. On y joue de bonne musique... la kapelle du théâtre... Après, il faut marcher. Vous ressentez une légère colique... Vous allez à la garde-robe. Maintenant, il vaudra mieux ne pas boire avec excès, ne pas manger de salades ni de légumes verts. Du reste, voici l'ordonnance imprimée.

«Quel idiot, pensait Maurice en quittant la maison. Si celui-là est diplômé par une Faculté allemande, elle n'a pas été exigeante. Après tout, nous avons, en France aussi, des médecins d'eaux de cette force.»

Dès à présent, il était résolu à ne pas suivre le traitement, ne fût-ce que pour ne pas rencontrer le docteur Hœflich... En lisant, en méditant, en se promenant, ne peut-on combler les heures?

«Oui, mais les heures d'une vie, de toute une vie! Il n'y a pas à se faire d'illusion. La journée d'aujourd'hui me définit ce que désormais sera ma vie. Elle ne sera pas gaie!...

Il rentra à l'hôtel, s'assit à une table isolée, et commença de déjeuner en lisant les journaux... Peu à peu, la salle s'était garnie. Jeunes gens et jeunes filles, presque tous anglais ou américains, arrivaient, les joues brillantes de la promenade du matin, continuant des conversations... Ils s'asseyaient, ils mangeaient avec appétit. Tout ce jeu vivant de jeune humanité, insouciante, active, attrista de nouveau l'égoisme douloureux du jeune homme. Quand il vit les mails devant l'hôte, après le repas, se garnir de robes et d'ombrelles claires, il se leva, courut s'enfermer dans sa chambre, et là, rêva.

Que faisaient-elles en ce moment, les deux aimées? Souffraient-elles un peu de son chagrin, de son absence, ou bien leur vie avait-elle déjà repris son cours familier? Ah! l'une d'elles au moins, bien sûr, était aussi torturée que lui. «Si elle pense que je veux l'abandonner, elle mourra! Chère Julie! Comment ai-je pu risquer de la tuer ainsi? C'est de la folie, de la cruauté. Si je revenais?»

Revenir! À peine l'idée surgie, il la repoussait. S'il revenait à Paris, il n'aurait plus de force que pour se jeter aux pieds de Claire et lui dire: «Ne te marie pas! Reste à moi... Ne m'abandonne pas.» Il l'aimait donc aussi? Il l'aimait donc plus que l'autre? Non, puisque c'était Claire qu'il sacrifiait à Julie. Oui, puisque sa pire torture, maintenant, c'était que la jeune fille, libérée par son départ, allait consentir au mariage...

Les heures passèrent, le soir vint. Maurice dîna, se promena dans le Kurhaus, entendit la musique du parc en un véritable état d'hypnose. Par instants, il éprouvait la sensation qu'on rêve, quand, dans le sommeil, on s'imagine précipité. Il retombait à la réalité du haut de ses vagues imaginations: et la réalité ne lui paraissait pas croyable... Lui, dans ce parc étranger, au milieu de ces Américains en smoking et de ces Américaines! Qu'y faisait-il? Quelle fatalité l'avait conduit sur cette terre hostile? L'indifférence de la foule s'agitait autour de sa douleur, les valses sonnaient, des propos de tendresse s'échangeaient, on riait, on fêtait la vie.

«Ils n'ont donc pas de cœur, ces gens-là? Ils ne souffrent pas, ils n'aiment pas? Il n'y en a pas un qui ait quitté une maîtresse chérie? Non! Ce sont des âmes vulgaires. Ils ne savent pas ce que c'est qu'aimer... Triste savoir!»

Tout à coup il s'aperçut qu'il était presque seul dans le jardin. Les illuminations s'éteignaient. La nuit alourdissait et confondait les masses d'arbres. Sa solitude l'effraya, lui qui croyait souffrir, l'instant d'avant, de ce cortège d'indifférences autour de son chagrin. Il regagna l'hôtel et se coucha après avoir écrit à Julie quelques lignes glacées qui ne trahissaient rien de son émoi.