«Il n'y a que vingt-quatre heures que je suis à Hombourg, et il me semble que j'y ai passé plusieurs mois. Comment, comment vivre ainsi?»
...Comment il vécut, il n'eût pas su le dire, même quand il eut atteint le sommet de son calvaire et qu'il tomba par terre en demandant grâce. Comment put-il, durant deux semaines, promener dans le vide son effroyable agonie de cœur? Ceux qui n'ont pas souffert du mal d'être un absent parmi la foule, avec une angoisse morale cachée comme une maladie secrète, ceux-là ne savent proprement pas ce que c'est que de souffrir.
Il essaya les longues promenades qui brisent les muscles, tuent la pensée dans l'épuisement de la force physique... Il s'en alla droit devant lui, au hasard des routes, un peu soulagé quand il n'apercevait plus que la plaine vide, la forêt ou la montagne...
Alors, comme un pécheur chrétien qui se sent abandonné de Dieu, qui perd pied dans la résistance, et, résolûment, se laisse tenter, il égarait son souvenir autour de l'image de Claire, il la rêvait tout près de lui... L'ombre douce de Julie sacrifiée s'enfuyait dans des limbes, et c'était l'évocation de la jeune fille qui seule, comme la piqûre du morphinomane, parvenait à le ranimer.
«Nous sommes mariés... Nous sommes ici, seuls ensemble, bien seuls!»
Il marchait sur la route blanche; il se forçait à imaginer que Claire était là, près de lui, son pas élastique marquant de fines empreintes dans la poussière, comme jadis sur les chemins en corniches de la Méditerranée. Ou bien, la nuit, dans son lit, il l'évoquait à ses côtés. Il pensait à la joie d'effleurer ces chères lèvres demi-ouvertes, de serrer contre son cœur cette jeune poitrine. Dans la fièvre qui lui montait au cerveau, sa conscience amollie acceptait la pensée d'une trahison. «Julie souffrira... Eh bien! c'est la règle. L'ai-je trompée? Lui ai-je fait une promesse d'éternelle fidélité? Alors je suis libre.»
Il se roulait dans ce lâche projet. «Oui... Claire sera à moi. Rien ne peut l'empêcher. Il ne tient qu'à moi de revenir à Paris, demain: et si je veux, elle sera ma femme!»
Pendant quatre ou cinq jours il vécut, dans son rêve, uni à la jeune fille, oubliant réellement sa maîtresse. Il regarda les paysages avec l'espoir vague qu'il les reverrait avec elle. Peu à peu, la suggestion fut assez puissante pour lui donner presque foi dans l'avenir. À table, au Kurhaus, dans ses courses d'après-midi, il fut escorté de cette pensée, comme d'une compagne amie.
Un jour qu'il avait poussé sa promenade du côté des montagnes, un village fixa son regard par son assise pittoresque... C'était au pied du Taunus, à la soudure de l'Altkœnig et du Grand Feldberg. Le village s'érigeait sur une sorte de mamelon, dernier ressaut de contrefort. Un burg du xiiie siècle le dominait, hautes façades à nombreuses fenêtres, maigre tour couronnée d'un champignon d'ardoises. La route, à mi-hauteur, ceinturait le mamelon comme un balcon; elle était bordée de villas. De cette route, des terrasses de ces villas, on découvrait le plus riant paysage: une petite vallée en forme de conque verte, quelques étangs, des bois masquant l'horizon dans la direction de Hombourg, et, par une échappée, la grande plaine de Francfort, plate et jaune.
«Si j'étais venu en Allemagne avec elle, pensa Maurice, je m'arrêterais ici... Je louerais une de ces villas.»