Combien de fois, surtout depuis qu'il était seul en terre d'exil, il l'avait rêvé, imaginé, vécu, ce voyage nuptial avec Claire, le tête-à-tête jaloux, jamais rassasié, des premiers jours!

«Ce serait possible, cependant! Je n'en suis séparé que par ma volonté. Et je le désire. Et je ne le ferai pas!»

À la porte de la villa devant laquelle il s'arrêtait, un écriteau était justement accroché: Haus zu vermiethen. Il eut l'envie puérile de fixer le décor de son rêve. Il entra dans le jardin, sonna. Une vieille femme vint ouvrir.

—Parlez-vous français? demanda Maurice.

Elle répondit:

—Nein!

En montrant successivement l'écriteau et l'escalier, il s'efforça d'expliquer qu'il voulait visiter la maison pour la louer. La femme le comprit. Elle s'empressa de le précéder.

La villa se composait de deux étages, chacun à trois pièces, installés simplement et proprement, comme presque tous les logis meublés de l'Allemagne Rhénane. La pièce du milieu, au premier étage, se prolongeait par une terrasse couverte, qui surplombait la conque fleurie de la vallée. Maurice inspecta les chambres et le mobilier avec indifférence, tandis que la propriétaire, d'une douce voix de psalmodie, détaillait en allemand les avantages de la location. Mais, sur la terrasse, il s'arrêta émerveillé. Le vallon s'ouvrait juste à ses pieds. Il dominait les cimes horizontales d'un bouquet de platanes étêtés. Puis les pentes d'herbe grasse s'abaissaient doucement vers le creux, sinuées de sentiers qui gagnaient les routes voisines. En face, de faibles coteaux hérissés de verdure; a droite, l'encoignure du vieux village étage. À gauche, la masse imposante, velue, de l'Altkœnig.

Maurice contempla longtemps ce paysage. Devant ces horizons souriants, pourquoi renaissait-il plus impérieux, le pressentiment que, quelque jour, Claire serait là avec lui, et que leurs yeux les verraient ensemble? Il interrogea la vieille femme, demanda le prix de la location qu'elle écrivit en chiffres sur un morceau de papier; il se fit donner le nom de la propriétaire, de la villa, du village. «Madame Hanse, villa Teutonia, Cronberg.» Lorsqu'il reprit à pied la route de Hombourg, une sorte de contentement intime l'agitait, mêlé d'inquiétude... L'avenir est clos aux yeux de l'homme; mais comment nier que certains événements pressentis s'imposent à notre foi, avec la certitude du présent, du réel?

De Cronberg à Hombourg, par Rœdelheim où l'on rejoint la ligne du chemin de fer, le trajet dure environ une heure et quart. Le soir avait étendu son crêpe sur le parc quand Maurice rentra dans la ville. Suivant son habitude, il passa au cabinet de lecture et acheta le Temps avant d'aller dîner.