Cette heure était pour lui la moins intolérable de la journée. Le prince de Galles, alors en villégiature à Hombourg, dînait au Casino, souverain bon enfant, aisément consolé par les voyages et le baccarat de ne point régner encore. En son honneur, la terrasse s'illuminait, se garnissait de dîneurs en smoking, de dîneuses pimpantes. Les flacons de champagne se vidaient côte à côte avec les flacons jaunes du Rhin, les flacons verts de la Moselle. Il y avait, même pour le cœur malade de l'exilé, un divertissement à regarder ce brouhaha de vaine mondanité.

Mais ce soir, grâce aux souvenirs de sa promenade, au pressentiment singulier d'une crise qui allait changer sa vie, il se sentait agité d'une effervescence plus rare. Il y aida, en se faisant apporter du schaumwein du Rhin, qui acheva de le griser à fleur de cerveau.

«Comme la vie est belle, pourtant, pensait-il, pour ceux qui n'ont pas, comme moi, une plaie secrète de l'âme! Que de choses sont à notre portée pour la distraire, pour l'orner!... Des livres, des paysages... des femmes! cela est pour tous les hommes, ou du moins pour beaucoup; mais moi je ne suis point pareil aux autres hommes: mon âme est infirme.»

Son repas finissait. En débarrassant la table pour servir le café, le garçon lui remit sous les yeux le numéro du Temps qu'il n'avait même pas déplié. Il l'ouvrit, parcourut distraitement les mornes dissertations politiques, les prudents filets, donna un coup d'œil au feuilleton. Il allait rejeter le numéro, quand au bas de la quatrième page, parmi les nouvelles de la dernière heure, il lut:

Ille-et-Vilaine.—Canton de Tinténiac:
Élection au Conseil général.
De Rieu, monarchiste721voix.Élu.
Lureau, républicain485voix.

Avant même d'entrevoir quelle influence pouvait prendre pour lui le mince événement d'une élection au Conseil général d'Ille-et-Vilaine, il avait senti l'espoir fragile qui soutenait sa vie s'effondrer d'un coup. Tout disparut, lumière, couleurs, formes des objets et des êtres; tout s'abîma.

Quand un peu de clarté le pénétra de nouveau, il se sentit incapable de demeurer un instant de plus à cette place. Il jeta une pièce d'or sur la nappe, et en hâte gagna l'hôtel. La conscience de la réalité lui revenait lentement. Il se rendait compte pourquoi l'action réflexe de ses nerfs lui avait tout de suite révélé une catastrophe. Les paroles de Rieu surgissaient dans sa mémoire, répétées par la voix chérie de Claire: «Je m'en vais préparer mon élection au Conseil général. Dès que je serai élu, je reviendrai à Paris, je vous demanderai une réponse définitive.»

«Eh bien! c'est fait. Le voilà élu. Il va partir pour Paris. Que dis-je? Il y est déjà! Il est auprès de Claire! Ah!...»

Il souffrit si cruellement, à cette vision de Rieu auprès de la jeune fille, qu'il cria,—un vrai cri de blessé, un cri qui déchira le silence de l'hôtel et l'effraya lui-même. Il lui semblait que Rieu, en ce moment, lui volait son avenir. Folie! C'était lui-même qui avait renoncé à ce précieux avenir,—lui-même qui s'enchaînait dans le passé...

«Eh bien, si! je veux vivre, je veux me marier, aimer une jeune fille comme les autres hommes... Cela ne tient qu'à moi, après tout. Leur mariage n'est pas fait. Si Claire m'aime, elle renverra Rieu. Et elle m'aime!»