...C'était déjà le soir quand il s'éveilla, tout désorienté par ce réveil tardif. L'animation de l'après-souper emplissait les corridors, les escaliers de l'hôtel. Les musiques du Kurhaus envoyaient leurs notes atténuées. Maurice tourna le bouton du commutateur. La pendule marquait neuf heures trente. Vite, il rajusta ses vêtements et ses cheveux. La réponse de Julie devait être arrivée. Il descendit à la hâte, vit la dépêche derrière le grillage aux lettres. Avant même de l'avoir ouverte, il savait bien qu'elle disait: «Je viens...» En effet, Julie annonçait qu'elle quittait Paris le jour même, qu'elle arriverait à Francfort le lendemain, à une heure après-midi.

Sa fièvre aussitôt fut calmée. Il commença par dîner de grand appétit, tout en donnant l'ordre au garçon de préparer ses bagages. Il avait résolu de ne pas attendre jusqu'au lendemain soir. Un dernier train partait pour Francfort avant minuit. À Francfort, il en trouverait un autre descendant sur Coblence, et pourrait rejoindre vers neuf heures du matin l'express qui amenait Julie, à une petite station voisine d'Ems, appelée Niederlahnstein. Ce projet le séduisait, bien qu'au prix d'une assez grande fatigue il lui épargnât seulement quelques heures de solitude. Il se sentait incapable de passer une nuit de plus à l'hôtel. Non, vraiment, pas une nuit, pas même une heure de plus dans cette maison, dans cette ville odieuse où il avait tant souffert.

«Certes, je n'y reviendrai pas, même avec Julie...»

Mais où aller? Où vivre quand elle serait là? Dans les stations voisines, si nombreuses, Ems, Wiesbaden, Bade, on retrouverait la même vie de casino, les mêmes Anglais, les mêmes hôtels... Où aller?

Tout à coup il se rappela un paysage de vallée, une route en corniche, la terrasse d'une villa. En fouillant les poches de son vêtement, il retrouva l'adresse: Madame Hanse, villa Teutonia, Cronberg.—Le patron de l'hôtel se chargerait d'envoyer la dépêche pour louer l'appartement... Maurice n'hésita même pas à installer la maîtresse où il avait rêvé de conduire la fiancée.—Il lui sembla au contraire que cette transaction avec le rêve panserait la plaie de son cœur. Au delà de tel ou tel type féminin, ce dont il avait besoin, toujours besoin, n'était-ce pas la Femme, l'étreinte des bras, la chaleur du sein?


V

Oh! ce pâle matin d'août germanique, le Rhin invisible derrière l'écran des arbrisseaux, mais devinable aux brumes exhalées de son lit,—et cette large bande de sable sillonnée de fer, cette voie brusquement coudée par où, tout à l'heure, allait jaillir le train qui amenait Julie!

D'autres drames intimes, peut-être, agitaient les êtres échelonnés le long du quai de la gare, en des poses d'interrogation, d'attente, d'impatience. «Pourtant, se disait Maurice, il n'en est pas de plus tragique, assurément, que celui-ci, où j'ai mon rôle.» Elle était en effet tragique, cette rencontre en exil de deux âmes qui se cherchaient avec la certitude de la séparation prochaine... L'exil même de ces amants, leur ignorance du langage qu'on parlait autour d'eux, l'infimité de la station choisie par la