Elle s'appuyait sur l'épaule de Maurice; il mit un baiser sur sa joue.

—Et qu'a fait Esquier?

—Il a été excellent, comme toujours. Il m'a rassurée, il m'a consolée. Tout de suite, il a été d'avis qu'il fallait te rejoindre. Il était presque aussi inquiet que moi: nous pensions à la même horrible chose; sans le dire, nous en avions peur tous deux...

—Que je me tue? fit Maurice en souriant.

—Ne dis pas ce mot, jamais, jamais!... Cela me frappe comme un coup de poignard... Mon mari m'avait écrit la veille: tout va bien à Luxembourg. Il ne doit pas revenir à Paris d'ici à un mois, deux mois même... Pour lui, pour les domestiques, pour le monde, je passe quelques jours en Lorraine, à la campagne, chez Mme Daumier. C'est convenu avec le docteur et Esquier... Oh! tous ces mensonges m'ont bien coûté, va! Quand Claire m'a regardée en face et m'a demandé: «Vous allez en Lorraine?...» j'ai détourné la tête et je n'ai pas osé lui répondre oui, ni non. Que de ruses, que de tromperies! C'est honteux et affreux, tout cela...

Elle s'arrêta un instant, le visage attristé; mais comme elle aperçut aussitôt cette tristesse reflétée sur les traits de Maurice, elle rappela son sourire et dit, victorieuse de son remords:

—Que m'importe? C'est pour toi que je fais ces mensonges. Et je t'adore. Maintenant, ne parlons plus de moi. Tu sais tout ce que Yù a souffert loin de toi. Dis-moi si tu as un peu souffert, toi, d'être loin d'elle...

Et, avec cette grâce d'abandon qui séduisait Maurice, elle ferma les yeux, appuya la tête sur la poitrine du jeune homme. Il la regardait, silencieux.

Le grand jour ensoleillé, enfin vainqueur des brumes, rayonnait à pleines vitres dans le compartiment. Il se teintait de rose sur les capitons rouges des banquettes et des dossiers; il venait, ainsi teinté, se jouer sur le visage et sur les cheveux de Julie. Pauvre visage encore meurtri des récentes angoisses!... Maurice le contemplait anxieusement, tendrement. Les cheveux, demi-défaits, foisonnaient autour du front, estompaient les tempes et les oreilles, cachaient presque la nuque et le col: beaux cheveux ondés, substance délicate et nombreuse, fine et lourde en même temps. C'était un fleuve mêlé de vingt ruisseaux aux couleurs diverses, bruns, blonds, quelques-uns tout à fait roux, presque rouges; leur amas exalait une odeur pénétrante et sensuelle d'aromates humains. Malgré lui, l'œil inquiet de Maurice y cherchait des fils plus pâles, des traces argentées... Mais non, il n'y en avait pas. Tout vivait dans cette plantation robuste dont la lisière, franchement brune, apparaissait piquée si drue juste au bord du front. Son regard, s'abaissant, suivait les lignes de ce front... Point de rides? Si... Deux lignes sinueuses, l'une mieux tracée, l'autre à peine pénétrante, comme un soulignement incertain et maladroit de la première. D'ordinaire, l'une et l'autre étaient à peine visibles; mais la poussière du voyage avait terni la peau, et les deux lignes s'accusaient.

«Voilà comme elles apparaîtront dans quelques années,» pensa Maurice. Et poussé par une force secrète, à la fois sereine et impérieuse, il poursuivait l'examen du cher visage. Le nez se dessinait correct et charmant, le nez de Romaine, droit, charnu, sans une tare, sans un défaut de couleur ou de forme. La bouche était ferme et rouge. Mais les yeux, si jeunes, même si enfantins, lorsque les paupières les découvraient, les yeux clos apparaissaient réellement flétris par les années... Les paupières se plissaient dans leur longueur,