surtout vers les bords. «Ce sont les larmes, se dit Maurice à lui-même pour se consoler, car ces constatations le torturaient... Les larmes creusent les paupières, les imprègent de sel, les altèrent et les rongent comme un acide.» Hélas! ce n'était pas tout. Sous la paupière inférieure et au coin de l'œil, malgré le léger voile de quelques cheveux blonds qui voltigeaient jusque-là, une griffe de rides, celle-ci bien visible sur le tendre épiderme, en déflorait la jeunesse, plantée comme un timbre au coin d'une page blanche... Ces rides menues, en moitié d'étoiles, tremblaient aux tremblements de la paupière; elles se continuaient par une boursouflure de la chair, une flétrissure de la peau qui cernait l'orbite.
Pourquoi Maurice ne pouvait-il détacher son regard de ces marques, légères après tout, qui laissaient la figure jolie et séduisante? Pourquoi, malgré soi, pensait-il à d'autres yeux, à la fraîcheur de fleur d'une première éclosion? Il continua son enquête douloureuse. Le cou se noyait dans un empâtement un peu flou; mais la courbe des joues, du menton, de la bouche, restait admirable, parfaitement juvénile, et les lèvres entr'ouvertes par le sommeil—car, insensiblement, Julie s'était endormie—laissaient voir le tranchant des deux lignes intactes de dents fines, blanches d'émail, acérées comme des dents de fillette...
Telle qu'elle était là, sous ses yeux, était-elle jeune, ou vieille? Vieille, sûrement non; jeune, il n'aurait su le dire. Ce visage tant de fois contemplé avait perdu pour lui tous les signes qui disent la date et la beauté d'un visage... Pour l'être, meurtri par la vie, qu'il tenait en ce moment entre ses bras, il ressentait une tendresse invincible aux assauts du temps. Une émotion puissante l'envahissait, submergeait les rêves, l'inquiétude du lendemain, le regret de ce qui aurait pu être et n'avait pas été... Cette femme dévouée à lui, âme et corps, il s'avoua, enfin! qu'il l'aimait comme jamais il n'en aimerait une autre. D'autres assolements pourraient renouveler la fécondité de son cœur, et ce cœur porter d'autres récoltes de tendresse: la moisson récoltée par Julie resterait unique; Julie demeurerait la privilégiée qui lui avait révélé les sources secrètes de passion cachées en lui et les avait épuisées. Tout s'éclairait, s'expliquait pour lui à présent... Ses yeux, attachés au visage endormi de sa maîtresse, la voyaient enfin telle qu'elle était véritablement. «Oui... elle va vieillir. Et je ne l'aime pas moins, je l'aime davantage, d'une tendresse plus profonde et plus émue.» Peu lui importaient les rides de ce front, peu lui eussent importé des mèches pâles dans cette lourde couronne de chevelure. Il aimait ces meurtrissures comme les marques d'une souffrance fraternelle. Elle pouvait s'abolir demain, cette vaine beauté. Déjà ce n'étaient plus des formes de traits, des couleurs de chair, des teintes de chevelure qu'il aimait dans sa maîtresse, mais la présence d'une âme vouée à lui; c'était sa propre image, sa propre tendresse, ce qu'il avait mis d'irrévocable passé dans un être humain! Il comprit cela; il se sentit enchaîné à Julie par une force plus puissante que leur volonté. Jamais l'un d'eux ne trahirait l'autre...
Son cœur, purifié par la sainte solitude, ses sens broyés, tout son être accepta l'avenir, quel qu'il fût: une raison plus lumineuse lui dit que c'était juste ainsi, que c'était bien.
«Ma part a encore été large dans la vie, pensa-t-il, plus large à coup sûr que celle de tant d'autres.»
D'un sursaut volontaire, il chassa ses rêves, secoua ses idées et regarda autour de lui. Le Rhin ne bordait plus la route suivie par le train; les coteaux s'étaient effacés; une grande plaine jaunâtre, semée de bouquets d'arbres, de villages aux clocher trapus, coulait maintenant jusqu'à l'horizon; et à l'horizon se dessinaient des formes indécises: nuages, chaînes de montagnes, haleine de grande ville, on ne savait. Maurice reconnut le paysage de Francfort. Ils arrivaient.
Pour la première fois, il allait posséder Julie à lui seul; il serait son guide dans la vie, comme son mari. La fierté de ce rôle le réchauffa.
Il vit le soleil se lever sur l'immense plaine, dorer les jaunes découvertes, démasquer la vieille cité parmi les brumes et les fumées. Il regarda Julie. Le sommeil profond où elle avait peu à peu glissé lui fardait les joues de rose; ses cheveux blondissaient au grand jour; la vigueur juvénile de son corps apparaissait aux courbes fermes de la gorge, des hanches, des jambes demi-croisées.
«Elle est jeune, pensa Maurice, parfaitement jeune!»