Il souleva doucement le buste chargé de sommeil, et, se penchant sur elle, la réveilla d'un baiser.

Elle lui sourit.

...On dirait que cette force mystérieuse, à laquelle, malgré eux, croient les plus sceptiques et les plus volontaires d'entre nous, cette force qui nous conduit, appelée par nous, suivant notre philosophie instinctive, le Hasard, la Fatalité, la Providence,—on dirait que ce guide suprême de nos vies a parfois pitié de ceux qu'il mène, qu'il leur accorde des trêves.

Telles furent pour Maurice et pour Julie les premières heures du séjour à Cronberg. Jamais, aux plus rudes moments de leur avenir, ils ne devaient oublier leur arrivée à Francfort, la toilette dans les lavabos de l'immense gare, le déjeuner au café; le tour rapide en voiture à travers la Zeil, le long des rives silencieuses du Mein,—ni le court trajet en chemin de fer de Francfort à Cronberg, ni surtout la montée, dans une calèche à deux chevaux, du bout de côte qui mène à la villa Teutonia.

Il était quatre heures un peu passées... Le ciel avait dépouillé tous ses nuages, mais de fraîches brises venues des couloirs gigantesques, entre les sommets du massif voisin, aiguisaient la tiédeur de cette après-midi dorée. La conque verte de la petite vallée s'approfondissait au pied de la corniche, séchée des rosées matinales: les arbres remuaient lentement; l'arôme des herbes s'évaporait, comme l'exhalaison d'un grand brûle-parfums. Les crêtes du Taunus, sur le fond du ciel, se dessinaient en relief... La voiture atteignit la corniche, se mit au trot, le long des villas aux noms sonores: Arminius, Altkœnig, Germania.

Alors toute la plaine de Francfort se révéla. Maurice montrait des points brillants, des taches de fumée dans cette plaine: «Voici Hœchst... Voici Rœdelheim, où nous avons passé tout à l'heure. Hombourg est là-bas, derrière les bois de pins; on n'en voit d'ici que le sommet d'une tour.» Julie regardait l'horizon doré, Maurice qui souriait: elle sentait bien qu'elle atteignait un des paliers de sa vie, une halte de repos. Son âme se fondit de reconnaissance envers Dieu qui lui accordait une minute, même fugitive, de bonheur dans le péché. Entrés dans la villa, elle posa sa main sur l'épaule de Maurice, et sur cette main appuya sa joue.

—Je suis heureuse, dit-elle.

La jeunesse de leur amour les avait ressaisis, à se trouver loin du monde, l'un près de l'autre, et libres. Ceux qui n'en ont pas fait l'essai ne peuvent même pas imaginer quel renouvellement personnel implique cet acte si simple: parcourir deux ou trois cents lieues, avec une frontière dans l'intervalle... Rien de leur vie d'hier ne subsistait plus entre eux; ils accueillaient l'espoir indécis qu'ils resteraient toujours ainsi, libres et unis: ne dépendait-il pas d'eux seuls? Et puis, après tant de jours qu'ils ne s'étaient point vus, peut-être, sous la noble attirance de cœur qui les jetait maintenant, plus aimants que jamais, dans les bras l'un de l'autre, peut-être se cachait la mémoire impérieuse de la chair; le désir, amorti par l'habitude, se réveillait, leur donnait l'illusion d'un renouveau.

L'organisation de leur vie d'exil les occupa. Ils s'étaient amusés des deux lits jumeaux, côte à côte, dans l'une des chambres; du mobilier propre et simple des pièces; des grands poêles de faïence verte; de la petite bonne rouge et blonde, Kœthe, chargée de les servir. Avant d'aller dîner, ils inspectèrent la ville haute, bâtie en escalade sur le versant de ce rocher que le château couronne. Le bourg possède trois hôtels, que le guide recommande également. Ils choisirent celui qui leur parut entouré de plus de verdure, d'où la vue s'étendait plus largement. Le patron savait quelques mots de français; on l'appela pour la commande du menu. Les deux amants mangèrent de bon appétit. La toilette de Julie, très simple, mais étampée cependant d'élégance parisienne, excitait les remarques des quelques dîneurs venus de Francfort. Maurice s'en aperçut. Il pensa, regardant sa maîtresse:

«Elle est vraiment bien jolie. Elle n'a pas trente ans à la voir ainsi... Où avais-je l'esprit ce matin?»