Et déjà naissaient des projets dans les brumes de sa pensée. Julie ne serait pas éternellement mariée: une attaque, toujours imminente, pouvait emporter son mari... Alors, ne pourrait-il pas?...
Il n'osait achever sa pensée; portant il cherchait déjà des arguments pour se convaincre.
Ils regagnèrent à pied la villa. La nuit était sans lune encore, mais on devinait l'astre au pâlissement du ciel, derrière l'écran des pinèdes, vers Hombourg. Ils marchaient lentement; Maurice avait glissé son bras sous le bras de Julie. Comme ils passaient le long de la corniche, devant la brèche qui démasque la plaine de Francfort, elle leur apparut tout autre, blanchie par la lune invisible, semée de lumières.
—Regarde, fit Julie... La mer!...
C'était vrai... On eût dit d'un port immense éclairé ça et là par les fanaux des navires. L'ombre vaguement lumineuse transformait le paysage et d'un horizon seulement pittoresque faisait un décor d'illusion féerique.
Ils le regardèrent longtemps, appuyés l'un contre l'autre. La poésie de cette nuit les imprégnait, rajeunissait leurs cœurs d'amants, les rendait prompts à s'émouvoir, comme au meilleur temps de leur amour... Tous les bruits se taisaient; mais les fenêtres de villas voisines s'éclairaient encore. Qu'abritaient-elles, ces maisons proches de leur maison? Des gens différents d'eux, qu'ils n'avaient jamais vus, dont les mœurs, la pensée, la langue même leur étaient étrangères. La terre qu'ils foulaient n'était pas leur terre; ils ne tenaient à ce sol, à ce ciel, à ce paysage que par un lien fugitif, par un hasard sans lendemain. Ils étaient des passants, ignorés, inaperçus et seuls; mais ils étaient seuls ensemble, chacun seul avec l'être dont, malgré tout, il était sûr d'être le plus aimé. L'avenir pouvait les séparer, les faire souffrir; n'importe, ils auraient eu cette suprême veillée de tendresse; ils pourraient se donner ce témoignage, qu'à la veille des catastrophes, ils avaient réciproquement regardé dans leur âme et constaté qu'ils s'aimaient bien.
Maintenant les masses d'arbres, de plus en plus noires sur le ciel dont la blancheur devenait plus éclatante, apparaissaient comme des caps gigantesques, crêtes de roches fantastiques. La blancheur d'un océan de rêve roulait des lumières éparses, de plus en plus pâles... Des fanaux électriques luisaient à l'extrême horizon, pareils à des signaux de phares. Maurice et Julie regagnèrent la villa. Oui, ils étaient bien les voyageurs de cette mer de rêve qu'ils venaient de contempler; le hasard, comme une tempête, les avait jetés sur cette rive, et naufragés ensemble, ils se sentaient l'un pour l'autre toute la patrie. Je ne sais quoi de grave les faisait silencieux en cet isolement. Ils se dévêtirent, ils s'étendirent l'un près de l'autre avec une tendresse épurée; et le baiser qu'ils échangèrent, sous cette première nuit d'exil, fut un des plus poignants que jamais leurs lèvres se fussent donné.
Le lendemain, une fraîche, et éclatante matinée les réveilla. Un ruban de soleil, glissant par les persiennes entre-bâillées, jouait sur le pied des deux lits. Ils se sourirent; leurs doigts se joignirent: la quiétude de ce réveil les étonnait et les ravissait. Qui les eût vus assis, l'heure d'après, sur la terrasse de la villa, prenant le thé du matin, tout en causant comme des époux, n'eût pas soupçonné les tortures que ces deux êtres avaient subies l'un par l'autre, et l'inquiétude sourde qui les dévorait encore. Inquiets? Oui, malgré tout, mais d'une inquiétude reniée par la volonté, comme en ont les convalescents pour la rechûte possible. «Qui me l'ôtera maintenant?» pensait Julie, si fière, si joyeuse de l'avoir reconquis qu'elle défiait l'avenir. Et Maurice, heureux de trouver un abri contre les mauvais désirs, pensait aussi, bien qu'avec moins de foi: «M'ôtera-t-on d'elle, maintenant?...»
Pourtant ce cœur anxieux, avant même que l'effusion première fût apaisée, déjà redoutait le vide des heures. Non pas l'ennui, le rongeur tenace qui l'avait dévoré à Hombourg: jamais il ne l'avait connu près de Julie; il eût passé des journées à rêver, sans une parole, la tête contre cette chère poitrine. Hélas! c'était sa pensée même dont il avait peur; il avait éprouvé que, des rêves interdits, même les bras de l'Amie ne le défendaient pas. Combien de fois, dans ses bras, il l'avait trahie, caressant de son désir l'autre femme, la rivale?
Il dit à Julie: