—Cela, mon amie, c'est tous les sacrifices. Il nous paraît toujours que nous nous devons à ce que nous aimons. Nous avons horreur de le trahir... comme de nous ôter de la vie. Cependant le sacrifice et le devoir se tiennent, voyez-vous. Tous les raisonnements de notre égoïsme ne prévaudront jamais contre cela.

Julie s'était levée, elle froissait, de la main droite, une broderie de fauteuil.

—Non, s'écria-t-elle, ce n'est pas vrai, ce que vous dites, je sens que ce n'est pas vrai! Aimer quelqu'un qui vous aime, c'est une espèce de mariage que l'on n'a pas le droit de briser comme cela... Est-ce que les raisons que vous jugez bonnes pour me séparer de Maurice, je ne pourrais pas vous les donner pour me défendre? Ai-je seule le devoir de me sacrifier?

—Comme vous l'aimez! fit Esquier tristement.

Elle répondit, d'une voix assourdie:

—Oui... je l'adore. Il est en moi, voyez-vous, comme mon sang même... et si on me le retire, je mourrai.

—Si on vous le retire, oui. Mais non pas si vous y renoncez de vous-même, mon amie.

—Y renoncer? Ah! vous comprenez bien mal les choses du cœur. Vous ne les connaissez pas... Si vous saviez ce que c'est que d'aimer en désespérée, comme j'aime Maurice! Mais vous ne savez pas! vous ne savez pas!... Vous avez eu une vie toute simple... oh! une vie admirable mais sans

accidents... Oui, je sais, un deuil tout au commencement. Vous n'aimiez pas votre femme comme j'aime Maurice... Vous n'avez jamais su ce que c'est que d'avoir la pensée d'un autre si intimement mêlée à soi, et de se dire qu'on va vous l'arracher, et qu'on vivra pendant cet arrachement!... Vous ne savez pas cela!